Dissonances / Green Consumers par Vanessa Oltra

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1. Fondement scientifique
par Vanessa Oltra (Chercheuse à l’IRSTEA)

Il s’agissait de mener une enquête de grande ampleur (3000 ménages français interrogés) pour étudier les comportements de consommation et en particulier les critères de choix et de décision liés à l’environnement afin d’essayer d’identifier des profils de consommateurs plus ou moins écologiques. Dans le cadre de cette étude, nous nous sommes focalisés sur un bien de consommation courante (les desserts lactés) et un bien d’équipement ménager (le lave-linge), ainsi que sur les pratiques des ménages en termes de consommation d’énergie, de tri des déchets, de transports et de recyclage. Les données recueillies ont ensuite été croisées avec les données de revenus, de composition du foyer, de formation, de CSP et de localisation géographique afin d’essayer d’identifier des typologies précises de consommateurs. Il ressort par exemple de cette étude que la probabilité d’avoir un profil de consommation plutôt écologique est plus forte si l’on est une femme de plus de 50 ans avec un niveau d’études supérieures et que l’on vit dans une maison…

2. Variation théatrale : Green Consumers
par Vanessa Oltra (Chercheuse à l’IRSTEA) et Andréa Brunello (Metteur en scène)

La vieille femme…
Oui je m’en souviens très bien.
Elle a été ma première victime.
Le premier individu de mon échantillon aussi.
Ou de mon panel comme on dit.
Un panel…
C’est un ensemble d’individus ou de foyers dont on décide d’observer les achats et les comportements de consommation.
Et cette vieille dame faisait partie de mon panel.
J’allais donc l’observer.
Faisant ses courses.
A Carrefour Market.
Elle était très souriante, très douce. Elle me faisait penser à ma grand-mère.
A ce moment-là, je démarrais juste ma thèse.
J’avais choisi de faire une thèse sur la consommation durable et responsable. La consommation verte.
Une consommation qui ne compromet pas les besoins de la nature et des générations futures.
Qui ne met donc pas la planète en danger.
J’étais pleine d’espoir, de passion et convaincue de l’utilité sociale de mon projet.
J’allais me poser des questions essentielles et trouver des solutions.
Ou au moins des pistes…
Enfin c’est ce que je croyais…. Et j’étais payée pour ça. Chouette !
J’avais 23 ans.
En fait j’avais décidé de faire cette thèse après une sorte de révélation ou de révolution intellectuelle.
Je voulais être utile et penser en quelque sorte le monde de demain.
Ou participer à la réflexion au moins…
Je ne le disais pas comme ça bien sûr parce que j’aurais eu l’air bête.
Mais je crois que c’est ça dans le fond.
En plus j’avais décidé de faire une thèse appliquée c’est-à-dire avec des données concrètes et des vrais gens dont j’allais étudier le comportement de consommation.
Ca faisait un moment déjà qu’on parlait de ces consommateurs verts emblématiques de la cause écologique. Ils étaient soit disant de plus en plus nombreux et nous montraient l’exemple en quelque sorte.
Il faut bien comprendre que pour une étudiante brillante en économie comme moi ces consommateurs verts étaient une sorte de révolution de la pensée. Parce que pas du tout cohérents avec les modèles théoriques qu’on m’avait enseignés.
Parce que pas vraiment homo oeconomicus.
Plutôt homo ecologicus…
Des humains capables de consommer en prenant en compte des valeurs éthiques, morales et environnementales, même si ça coute plus cher !
Des héros des temps modernes quoi…
Alors évidemment si cet homo ecologicus existe on peut se poser plein de questions. Qui est-il ? Est-il riche ? A-t-il fait des études ? Que consomme-t-il ? A-t-il une voiture ? Où va-t-il en vacances ? Que mange-t-il ? A-t-il des enfants ? A quoi rêve-t-il ? Comment voit-il le monde de demain ?
Bref.
Tout ce qui peut permettre de mieux le connaître et mieux le comprendre. C’était ça mon sujet de recherche.
Parce que je me disais, et j’étais pas la seule, que si on comprenait mieux les motivations de ce type de consommateurs, on pourrait ensuite mieux envisager comment inciter les autres à se comporter comme lui et donc à sauver la planète. Ensemble.
Voilà en gros, en très gros, l’idée centrale de ma thèse.
Bon évidemment dit comme ça…
Ca peut paraître un peu naïf…
Et d’ailleurs je ne le disais pas du tout comme ça.
Parce que c’est pas comme ça qu’il faut le dire pour être pris au sérieux. On ne devient pas chercheur en criant haut et fort qu’on veut comprendre le monde dans lequel on vit et le changer… Ca c’est pour les militants et les activistes… Et à cette époque de ma vie, je détestais les activistes. Je trouvais qu’ils manquaient de fond et d’arguments et qu’ils nuisaient en fait à la réflexion collective.
Bref.
J’avais construit ma méthodologie, mon panel de consommateurs et je suis partie enquêter sur le terrain. J’avais décidé d’interroger et d’observer ces consommateurs soi-disant verts, ou que j’avais défini comme verts, pendant qu’ils faisaient leurs courses dans les supermarchés.
J’ai donc passé beaucoup de temps dans les supermarchés…
Je voulais comprendre comment ils faisaient leurs choix, quelles étaient leurs motivations, leurs valeurs etc. Alors je les suivais poussant leur caddie, je les observais et j’enregistrais tout.
Absolument tout.
Je me souviens que la vieille dame n’arrêtait pas de parler en faisant ses courses. Elle me racontait sa vie, me disait combien elle aimait cuisiner, se faire de bonnes soupes de légumes avec des légumes bien frais.
Ah elle en avait épluché des carottes et des patates dans sa vie…
« Et vous savez, il faut faire attention de nos jours avec tous ces produits chimiques et ces pesticides. On ne sait plus ce qu’on mange. Ca m’étonne pas tous ces cancers. Regardez moi, j’ai survécu à deux guerres, moi!”
Et c’est à ce moment-là, exactement à ce moment-là, qu’elle a mis une dizaine de soupes en briques dans son caddie.
Recette à l’ancienne, recette grand-mère avec des légumes dessinés sur un packaging en carton recyclé. Je m’en souviens très bien.
Et elle m’a souri.
« Oh vous savez je suis trop vieille maintenant pour cuisiner. Et j’habite dans un tout petit appartement. Et de toute façon, c’est impossible aujourd’hui de trouver dans le commerce de bons légumes qui ont du goût.»
Ca a été ma première déception…
La première d’une longue série…
J’aurais pu lui pardonner bien sûr…
La deuxième était aussi une femme.
De toute façon c’était toutes des femmes.
C’est lié à l’effet genre.
De nombreuses études montrent que les femmes se sentent plus concernées que les hommes par la question environnementale.
Et de toute façon c’est elles qui font les courses…
La deuxième était mère de famille. Elle avait quatre enfants.
Oui, quatre !
Pas très écologique…
Mais je n’avais pas pensé à ça en construisant mon panel, à supprimer les familles nombreuses.
Et ce n’était pas un critère de sélection dans les autres études sur le sujet.
Bref.
Elle dépensait tout son temps et son argent à dégoter des produits bio. Lait bio, couches bio, savon bio, vêtements bio équitables. C’était une maman 100% bio. Son mari était directeur de la communication chez Renault. Un spécialiste du greenwashing…
En français je crois qu’on dit verdissement ou écoblanchiment.
Ou comment se faire passer pour défenseur de la cause environnementale quand on vend des produits qui sont par définition polluants.
En l’écoutant je pensais à cette pub pour un monospace où l’on voit une belle petite famille heureuse avec deux enfants à l’arrière.
Ils rient dans une voiture tellement silencieuse qu’elle semble littéralement surfer sur le bitume en rejetant des pâquerettes par le pot d’échappement…
Je crois que c’est à cette période que j’ai commencé à perdre du poids…
Sans m’en rendre compte.
Je ne mangeais quasiment plus en fait.
Le doute m’envahissait et je commençais à me juger, à me trouver naïve.
Une petite voix intérieure me répétait de plus en plus souvent : «Mais t’es bête ou quoi ? Les consommateurs verts, ça n’existe pas. Comment veux-tu consommer des produits manufacturés tout en prétendant protéger la planète. C’est des histoires que tu te racontes ça…”
J’ai toujours aimé me raconter des histoires dans ma tête.
Depuis toute petite…
Mais là ça me rendait triste.
J’étais pleine de contradictions.
Et au lieu de remettre mes hypothèses en cause, et mon sujet de thèse, je me remettais en cause moi-même et m’auto flagellait.
Théoriquement nous sommes censés être capables de gérer ces contradictions. Certains experts pensent que si les gens sont bien informés, bien éduqués, si on met en place des mécanismes d’incitations bien pensés, des subventions, des taxes, des bonus, des malus, des marchés de droits à polluer etc., et bien l’humanité pourrait trouver un nouveau sentier de croissance durable.
Une croissance verte respectueuse de l’environnement.
Et c’était ça mon hypothèse de départ.
J’ai commencé à faire des cauchemars.
Je me voyais souvent nue criant et courant le poing levé dans des meetings d’activistes. Je me voyais nue sur un pétrolier brandissant un drapeau de Greenpeace.
Nue sur la banquise.
Je me voyais nue partout…
Alors que je déteste être nue…
J’ai commencé à faire des crises d’angoisses paralysantes.
Et c’est à ce moment-là que je l’ai interviewée.
La troisième…
Elle était documentaliste.
Très calme.
Douce.
Une belle femme mince.
Pleine d’optimisme.
Elle m’a raconté qu’elle avait survécu à un cancer du sein et qu’après son traitement elle avait complètement changé son mode de vie. Elle était devenue végétarienne, elle ne se déplaçait plus qu’à vélo, elle était membre de toute une série d’associations écolos, caritatives, etc. et elle avait quitté son mari. Elle faisait du compost, récupérait les eaux de pluie et elle pensait que oui on pouvait tous individuellement faire quelque chose et que la somme des parties étaient plus grande que le tout.
Pendant que je l’écoutais je voyais tous les éléments chimiques qui composaient son corps. L’oxygène, le carbone, l’hydrogène, l’azote, le calcium, le phosphore, le sodium, le magnesium, le fer, des traces infimes de fluor, de plomb, d’aluminium, d’arsenic. Et je me disais que tout était une question de dosage. Je l’écoutais et je voyais un champignon nucléaire grossir dans sa poitrine. Je me disais que cette femme s’abreuvait de produits bios pour nettoyer son corps de toutes les substances chimiques qu’on lui avait injectées pour survivre à son cancer…
Et ça me rendait triste.
De toute façon elle était condamnée…
Et c’était la solution la plus écologique.
Un peu radicale certes…
J’avais fait de longues recherches sur Internet et fini par identifier cette racine dont j’ai oublié le nom scientifique qu’on trouve au fin fond de l’Amazonie.
Une racine aux propriétés très intéressantes.
Un poison bien sûr, enfin pour l’homme, mais un poison très intéressant.
Parce qu’une toute petite quantité suffit.
Une dose homéopathique.
Et vous vous endormez brutalement.
Profondément.
Et pendant votre sommeil des molécules envahissent votre corps et détruisent tout l’oxygène de vos cellules.
C’est propre, écologique et sans souffrance.
A part la consommation de C02 liée au transport depuis l’Amazonie évidemment…
Mais c’est sans danger pour la forêt Amazonienne puisqu’il suffit d’une quantité infinitésimale.
Bref.
Oui je les ai empoisonnées.
Oui toutes les trois.
Avec ma petite racine amazonienne dangereuse pour l’homme mais pas pour la forêt…
J’ai empoisonnée une partie de mon panel de consommateurs.
ET j’ai arrêté la thèse. De toute façon la recherche c’était pas pour moi…

3. Variation poétique : Observons
par Sophie Poirier (Auteure)
librement adaptée du texte Green Consumers écrit par Vanessa Oltra

Observons les consommateurs.
Observons leurs achats et leurs comportements.
Observons une consommation qui tient compte de valeurs éthiques et environnementales.
Une consommation verte.
Posons des questions essentielles.
Comment transformer les consommateurs en héros des temps modernes ?

Trouvons des solutions.
Acheter une soupe, recette à l’ancienne, avec des légumes dessinés sur un packaging en carton recyclé ?

Greenwashing.

4. Variation vidéo
par Olivier Crouzel

Vidéo noir et blanc ralentie – Voix off « Observons » – Boucle
Entrée d’un supermarché en France – Vue de l’installation vidéo au carré des colonnes à saint Médard en Jalles – Festival FACTS

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