Dissonances / La vie en rose Par clarisse Cazals

1. Fondement scientifique
par Clarisse Cazals (Chercheuse à l’IRSTEA)

Quel développement économique pour la filière aquacole ? En dépit de l’affirmation d’une volonté politique nationale ou européenne pour développer l’aquaculture et répondre à l’augmentation de la consommation sans épuiser les ressources halieutiques déjà menacées, les voies de développement ne sont pas claires :
– Filière hétérogène tant d’un point de vue technique, économique.
– Ambivalence de son impact sur l’environnement.
– Vision négative de la société civile vis-à-vis d’une activité dont les modes de production se sont beaucoup améliorés sous les contraintes réglementaires.
– Activité dont le poids économique et politique est faible et qui est facilement visée par des réglementations générales très contraignantes freinant toutes perspectives de développement économique.

2. Variation théatrale : La vie en rose
par Clarisse Cazals (Chercheuse à l’IRSTEA) et Andréa Brunello (Metteur en scène)

Rose-Marie était installée à la terrasse du café qu’elle tenait depuis plus de 15 ans. Un fichu rose sur la tête et une robe fuchsia assortie à son rose à lèvres, elle avait pris sa décision. Ses enfants étaient en âge désormais de connaître l’histoire de leur père : Rosie avait 15 ans et sa sœur Pinkie 13. Il fallait qu’elle leurs fasse comprendre que la vie n’est pas toujours rose quoiqu’en dise la loi de notre pays.
« Georges m’a toujours semblé un homme ordinaire. Trentenaire et célibataire, il ne partageait jamais ses sentiments profonds, vivait sans problème et ne se posait pas de grandes questions. Il habitait et travaillait dans le village où il a toujours vécu avec ses parents. En revanche, son métier d’aquaculteur demandait des qualités physiques (travail quotidien en milieu aquatique, sans relâche), des connaissances techniques pointues et des capacités d’adaptation essentielles pour pouvoir faire face aux aléas climatiques. Où puisait-il ses ressources physiques et intellectuelles? Peut-être dans sa longue pratique des arts martiaux, en compétition de haut niveau, qu’il avait abandonnée pour son métier. Ce métier d’éleveur de poissons, il en avait toujours rêvé depuis les nombreuses parties de pêche qu’il avait partagées avec son grand-père et qui lui avait transmis les connaissances de ce milieu. Ainsi Georges élevait une très grande variété de poissons, en cherchant toujours à créer des conditions exceptionnelles pour chaque espèce. C’était une passion … mais peut-on vivre
de sa passion ? N’est-ce pas une utopie quand il faut faire face à la fragilité des poissons et l’exigence des clients ?
Georges prenait le café du matin tous les jours à 6h dans le restaurant que nous tenions avec René, votre père. Accoudés au comptoir, ils ne se parlaient pas vraiment. Ils échangeaient des pensées vagabondes, sans bien faire attention à ce que l’autre racontait de son côté. Des moments agréables, où ils laissaient filer le temps en sirotant leur café. C’est ainsi que leur relation d’amitié était née. Relation ordinaire et surprenante à la fois. Votre père René était l’étranger du village, qui avait eu l’idée saugrenue d’installer une cabane à frites au pied du château pour profiter de la fréquentation touristique. Il lui avait fallu notre mariage, et vos naissances mes chers enfants, pour qu’il envisage de s’installer. A 40 ans, il avait visité tous les continents et vécu dans plus de dix pays différents. Il disait que désormais, il voyagerait à travers la carte de notre restaurant qu’il modifiait tous les mois.
Lorsque Georges fût au bord de la faillite, les échanges prirent une autre tournure. Georges venait de perdre la totalité de ses poissons à chair rose, soit la moitié de son cheptel. Celui-ci avait été décimé par un parasite. Une larve qui se loge entre la peau et la chair des poissons et qui ronge l’intérieur de l’animal à petit feu. René, toujours très créatif et fidèle envers ses amis, ne pouvait se résigner à l’idée, que le village et Georges, perdent toutes ces années de travail et son savoir-faire. C’est ainsi que René lui proposa de développer la production de poissons gris et d’acheter ses poissons roses infestés, de les stériliser et de proposer sur une nouvelle carte : le poisson du terroir. Votre père disait toujours : « c’est la sauce qui fait le goût du poisson pas sa couleur ! » Cette nouvelle aventure avait permis aux deux hommes de pérenniser leurs activités professionnelles et de sceller leur amitié. Et c’était toujours au rendez- vous quotidien du matin que s’annonçaient les plus grands bouleversements de leur vie.
Aussi un matin, Georges annonça à René qu’il avait piqué toutes les daurades grises pour arrêter la production de cette espèce. René fut surpris et plutôt contrarié. L’épisode de la contamination par le parasite avait permis d’identifier la daurade grise comme un produit résistant. C’était aussi un poisson bon marché, apprécié par les clients.
– René avait questionné Georges : « Elles avaient quoi comme maladie tes daurades grises ? »
– Il avait répondu : là n’était pas la question. Le seul problème était qu’elles n’étaient pas roses.
Bien sûr, avec René nous savions que l’épuisement des ressources halieutiques devenait un problème insupportable et que de nombreux scientifiques de « l’Etat national pour la vie en rose » avait été missionnés pour résoudre cette question. La Radio Rose avait présenté « Rosetta » comme une mission de priorité nationale qui avait reçu le soutien de l’Etat mais aussi de la fondation du groupe Pink, entreprise experte en assainissement. Je me souviens encore du jour où le responsable du projet arborant sa blouse rose « customisé » annonçait que le seul résultat obtenu était le suivant : les poissons à chair rose grossisse plus vite, ils sont plus résistants aux maladies, ils mangent de tout, même des déchets transformés … en résumé le seul moyen pour repeupler les rivières et les océans est de protéger et de produire des poissons roses.
Quelques années auparavant, on avait déjà eu ce genre d’idées, à propos des souris vertes, qui avait abouti à des mesures radicales, mais nous ne nous attendions pas à ce que ça touche les poissons. La milice des villes avait distribué gratuitement des boulettes d’arsenic qui expédiaient les « sales bêtes » rapidement. .. On avait trouvé ça normal car les souris sont de sales bêtes. Et puis il y avait eu le décret pour imposer la production du cochon rose. Là encore, on avait compris, car l’élevage de cochon est une vraie source de pollution pour certains villages. Mais pour ce qui est des poissons, ça devenait irréel de cibler ces animaux qui vivent tous en harmonie dans la nature. Ce matin-là, votre père et Georges, s’étaient quittés sur une drôle d’impression. Comme s’ils ne s’étaient pas tout dits.
Effectivement c’était au tour de votre père d’apprendre à Georges qu’il avait dû modifier le nom de notre restaurant « chez Rose-Marie »,
Au Menu du jour :
– Crevette rose
– Truite rose à la sauce aurore
– Rose des sables
– Le tout accompagné d’un verre de rosé.
Pour rester en harmonie, la façade avait été ravalée en rose pastel, avec une rangée de roses trémières à l’entrée. Les clients avaient alors le choix entre la table rose pourpre et la table rose pale. Sans oublier d’utiliser aux toilettes, notre best-seller national, le traditionnel rouleau rose.
Eh oui nous n’avions pu échapper aux nouvelles lois qui ont accompagné l’application du décret sur le poisson rose. Interdiction d’importer de la daurade grise, du lieu noir, de la roussette et même du rouget ! Le rose s’imposait à tous les étages.
Même si certains matins le café de Georges avait un goût amer, nous étions désormais tous en sécurité. Nous n’avions pas à craindre les contrôles de la milice rose qui se multipliaient chez les voisins. Et les rendez-vous du matin reprirent alors dans la sérénité. Entre tiercé et petites nouvelles, les deux compères avaient même monté un projet avec un fabricant de colorant pour transformer la daurade grise en daurade rose. Le colorant était certes un produit chimique, mais aujourd’hui la règle était de produire du rose.
Je ne sais pas si vous vous souvenez du jour où nous étions parties toutes les trois pour acheter ce CD des Pink Floyd et le dernier roman de la Bibliothèque Rose… Georges était arrivé aux alentours de 6h du matin pour le premier café et avait tout de suite remarqué la porte de notre restaurant complètement défoncée. Deux miliciens roses y montaient la garde. Incroyable. Georges était venu pour nous livrer les premières daurades roses nourries aux colorants chimiques, mais face à l’air redoutable des miliciens, il préféra passer son chemin. Les voisins parlaient à mi-voix :
« – Pourtant il ne vendait que du rose !
– Oui mais désormais le nouveau délit c’est de manger du poisson rose. Car on ne peut pas le protéger et en manger pardi ! »
Sur le chemin du retour, la Radio Rose confirmait la nouvelle. Ce jour-là nous sommes revenus à la maison et l’avons trouvée vide, votre père ayant été arrêté avec les 150 personnes qui avaient mangé ou vendu du poisson rose dans les 5 derniers jours.
Georges avait filé, choqué et inquiet pour son ami bien sûr, mais aussi pour sa propre survie. Quant à nous, nous étions dans de beaux draps … roses. Finis les cafés du matin, finis les débats et réflexions pour trouver des réponses à nos questions. Bien sûr, on aurait dû se méfier des Soldats Roses dès qu’ils avaient commencé à imposer leurs premières lois sur les animaux. Après tout, Georges connaissaient mieux les poissons que les scientifiques et les politiques. Mais comment résister ? Comment échapper à la force des lois et à leur apparence parfois si simple et inoffensive ? Tout va si vite dans la vie de tous les jours et les voisins qui baissent les bras et les yeux si facilement…
La fin de cette histoire, je la tiens d’une lettre que j’ai reçue de votre père une semaine après son arrestation. A l’aurore, il avait réussi à échapper à la milice rose et à se faufiler à travers le village endormi. Il avait immédiatement été toqué à la porte de Georges qui avait passé la nuit à se ronger les sangs pour sa vie, et ensemble, ils avaient alors pris la décision de fuir. Pour eux, c’était choisir entre rester ou partir, et comme vous avez pu le constater, ils sont partis et nous sommes restées.

3. Variation poétique : La science des poissons
par Sophie Poirier (Auteure)
librement adaptée du texte La vie en rose écrit par Clarisse Cazals

À ce rythme, les océans et les rivières, un jour, seront vides.
Pour notre nourriture, des élevages. De vaches, de poulets…
Et désormais de poissons.
L’aquaculture.
Il faudra développer. Il faudra réglementer. Il faudra avoir confiance.
Que savons-nous sur les poissons ? Que savons-nous sur les scientifiques ? Que savons-nous sur les politiques ?
Avons-nous assez de connaissances ?

4. Variation vidéo
par Olivier Crouzel

Vidéo noir et blanc ralentie – Voix off « La science des poissons » – Boucle
Poissonnier sur un marché en France – Vue de l’installation vidéo au carré des colonnes à saint Médard en Jalles – Festival FACTS

Dissonance-1-15