Dissonances / Le procès du Moulin des passions Par Gabrielle Bouleau

1. Fondement scientifique
par Gabrielle Bouleau (Chercheuse à l’IRSTEA)

Les catégories du droit, celles utilisées par les juristes et les lois, sont dichotomiques. Souvent les tribunaux attendent des experts qu’ils fixent scientifiquement la limite entre le blanc et le noir, mais la nature est faite de nuances de gris… En sociologie et en science politique on regarde comment se font les arbitrages dans ces conditions.

2. Variation théatrale : Le procès du Moulin des passions
par Gabrielle Bouleau (Chercheuse à l’IRSTEA) et Andréa Brunello (Metteur en scène)

Le président : Nous sommes réunis ici pour statuer sur le cas du Moulin des passions à Cordon sur la rivière du Tempétueux. La parole est au premier expert du service de la vie aquatique. Quels sont les faits reprochés à ce moulin ?
Premier expert: le Moulin des passions fonctionne grâce à un seuil situé en travers de la rivière du Tempétueux. Le seuil constitue une marche d’escalier que les poissons migrateurs ne peuvent franchir. Les anguilles ne peuvent pas rejoindre l’amont pour grandir, les saumons ne peuvent pas non plus atteindre les zones de frayères situées plus haut. Le fonctionnement du moulin perturbe l’écosystème et à long terme, il accélère la perte de biodiversité.
Le public: A bas le moulin !
Le président : Je croyais que les anguilles pouvaient se déplacer dans l’herbe. Premier expert: Elles peuvent, mais hors de l’eau beaucoup s’épuisent et les autres sont des proies faciles pour de nombreux prédateurs.
Le président : Merci pour ces précisions, la parole est à M. Martin propriétaire du moulin des passions.
M. Martin: Je suis né à Cordon sur la rivière du Tempétueux. Mes parents étaient agriculteurs. Je pensais reprendre la ferme plus tard mais entretemps l’exploitation familiale a été ruinée. J’ai trouvé du travail dans une menuiserie. Le public: On s’en fout ! A bas le moulin !
Le président : M. Martin, concentrez-vous sur les faits.
M. Martin: Mon rêve a toujours été de revenir à l’agriculture. J’ai travaillé dur pour acheter une exploitation que j’ai converti au bio. J’ai sélectionné mes propres semences, cultivé mon propre blé, moulu ma propre farine et fabriqué mon propre pain pendant trente ans. Quand j’ai pris ma retraite, j’ai vendu ma ferme pour acheter le Moulin des passions, un moulin en ruine à l’époque qui datait de 200 ans. J’ai restauré les murs, curé le circuit hydraulique, enlevé les pièces rouillées et les meules, réparé le système d’amenée de l’eau, commandé un nouveau rouet au lycée technique de Cordon. J’ai changé toutes les pièces
en bois qui étaient vermoulues grâce au savoir-faire que j’avais acquis à la menuiserie. J’avais emporté mes graines de blé et sur un lopin de terre je continue à faire pousser mes céréales pour cuire un pain qui soit sain. Aujourd’hui les boulangeries industrielles utilisent des blés améliorés qui ne poussent qu’avec des pesticides et qui rendent les gens intolérants au gluten. Mon pain est bio et son blé est traditionnel. Si vous enlevez le seuil du moulin des passions, les saumons et les anguilles ne reviendront pas, ce sont les pesticides qui les ont tués.
Le public: Sauvez le Moulin! Vive le Moulin!!!
Le président : Quel expert veut intervenir sur les pesticides et le blé modifié ? Peut-on entendre le deuxième expert ?
Deuxième expert: Les pesticides utilisés en agriculture sont testés et ne sont mis sur le marché que s’ils sont inoffensifs pris séparément. Cependant on ne sait pas quels sont leurs effets combinés ni les effets sur l’environnement à long terme. L’agriculture biologique n’est pas forcément indemne de toxique pour trois raisons. D’abord les produits peuvent être contaminés par des pesticides utilisés par des voisins. Ensuite on autorise l’usage du cuivre en agriculture biologique mais le cuivre s’accumule dans les sols. Enfin comme les agriculteurs bio ne traitent pas contre les maladies, les produits bio peuvent contenir des parasites, des bactéries ou des virus qui sont nocifs pour l’homme. Il est vrai que les boulangeries industrielles ont orienté la sélection des blés vers des variétés qui possèdent de longues chaînes de gluten. Il est possible que ces variétés soient plus difficiles à digérer pour certains d’entre nous. Quant aux variétés traditionnelles qui sont sélectionnées par les fermiers, elles ne sont pas contrôlées par les services de protection des aliments. Elles peuvent contenir des maladies.
Le président : Est-ce que le troisième expert qui est également spécialiste de la pollution veut ajouter quelque chose sur ce point ?
Troisième expert : Oui, merci monsieur Le président. Les agriculteurs de la région de Cordon utilisent des pesticides dans des proportions raisonnables. Ils sont impliqués dans des programmes de prévention de la pollution depuis dix ans qui consistent à mettre en place des bandes enherbées entre les champs cultivés et la rivière pour intercepter le ruissellement pollué et l’épurer. Il y a également des lagunes artificielles qui piègent les pesticides et les dégradent grâce au soleil. Ainsi à l’aval du moulin des passions, la rivière est en bon état écologique et les poissons y vivent bien. C’est l’accès à l’amont qui pose problème.
Le public: A bas le moulin!!!
Le président : Silence, s’il vous plait, le troisième expert n’a pas terminé. Troisième expert : Bien que l’agriculture soit aujourd’hui la principale activité en amont et en aval du Moulin, cela n’a pas toujours été le cas. Il y a eu autrefois un fabricant de papiers photo qui a longtemps déversé ses eaux usées qui contenaient de l’argent, le métal, dans la rivière en amont du moulin. L’argent
s’est déposé dans les sédiments de la rivière puis s’est propagé à la faveur des crues jusqu’au seuil du moulin où il a été piégé par la marche d’escalier.
Le public: A bas le moulin!!!
Le président : Silence! S’il vous plait. Quel est le problème avec l’argent ? N’est- ce pas une chance d’avoir de l’argent dans la rivière ?
Troisième expert : L’argent fait de jolies bagues en effet, mais quand il est dispersé dans l’environnement, il est très toxique. Il fait partie des métaux lourds qui s’accumulent dans la chair des poissons. Si vous enlevez le moulin des passions demain, tout l’argent accumulé en amont du seuil va être remis en suspension et va aller contaminer tout l’aval de la rivière. Il y a des chances pour que ça tue tous les poissons.
Le public : Vive le moulin!!!
Le président : Je vous remercie, la parole est au quatrième expert, le président de l’association de pêche.
Quatrième expert : La réputation du Tempétueux n’est plus à faire pour la pêche au saumon ! Les gens viennent de tout le continent pour pêcher le saumon et le voir sauter et frayer dans notre rivière. En tant qu’association de pêche, nous les informons sur les règles à respecter pour ne pas blesser ni tuer de saumon et nous surveillons les pêcheurs. L’activité touristique générée par la pêche et l’observation des saumons représente un dixième du revenu de la région. Si nous réussissons à avoir des saumons en amont du seuil du moulin des passions, nous pourrions accroître ce revenu de 50%. Le bénéfice attendu pourrait largement financer le dragage et le traitement des sédiments pollués qu’on enlèverait avant le seuil.
Le public: A bas le moulin !!!
Quatrième expert : Cependant, les anguilles et les saumons ne sont pas les seuls poisons qui se portent bien en naval. Le silure est également présent. Il s’agit d’une espèce qui a été présente il y a très longtemps, qui avait disparu et qui a été réintroduite le siècle dernier. Depuis sa réintroduction elle prolifère et se nourrit des espèces protégées comme le saumon et l’anguille. Plusieurs observateurs nous ont rapporté que des silures rodent sous le seuil du moulin des passions et attendent patiemment que les saumons qui essayent de franchir le seuil s’épuisent et se laissent facilement attraper.
Le public: A bas le moulin !
Le président : Un peu de silence je vous prie. Le quatrième expert a d’autres éléments à apporter je crois.
Quatrième expert : Si l’on décide de supprimer l’obstacle créé par le seuil, non seulement les anguilles et les saumons vont pouvoir aller plus en amont, mais les silures aussi. Comme ils n’ont pas de prédateurs, ils pourraient décimer les populations de poissons migrateurs.
Le public : A bas le silure ! Qu’on le pende haut et court !
Quatrième expert : Il faut ajouter qu’une nouvelle pratique de pêche s’est développée avec le silure sur la rivière du tempétueux. Les pêcheurs de silures
pratiquent le no-kill. Ils prennent soin de ne pas blesser les poissons et les relâchent dans la rivière après la pêche. Du coup cette pêche n’en réduit pas le nombre et ils deviennent de plus en plus gros. Les projections économiques considèrent que le tourisme généré par la pêche au silure pourrait remplacer les activités liées au saumon.
Le président : Je ne vous suis pas bien. Si les saumons disparaissent, comment les silures qui les mangent pourraient survivre ?
Quatrième expert : Ah, oui, j’ai oublié de préciser que le silure est très adaptable. Dans certains endroits, il a été observé que des silures peuvent se hisser hors de l’eau sur des îles pour attraper des pigeons et les entraîner dans l’eau pour les noyer et s’en nourrir. Il suffit d’aménager ces îles où les pigeons viennent se rafraîchir.
Le président : Merci à tous pour vos expertises. Il apparait clairement que certaines solutions sont hors de portée. Il est beaucoup trop coûteux et techniquement difficile de réduire les pesticides, de se débarrasser des polluants accumulés dans les sédiments ou d’éliminer les silures. On ne peut pas restaurer le paradis perdu. M. Martin, vous êtes autorisé à conserver votre Moulin et son seuil à condition que vous éleviez des pigeons avec votre blé pour nourrir les silures. La séance est levée.

3. Variation poétique : Dichotomie VS nuances
par Sophie Poirier (Auteure)
librement adaptée du texte Le procès du Moulin des passions écrit par Gabrielle Bouleau

On cherche un responsable à la pollution.
On cherche un responsable : qui perturbe l’écosystème ?
On cherche un responsable à toute cette perte de biodiversité.
On cherche un ancien responsable, on cherche un responsable moderne,
On cherche des responsables parmi les agriculteurs, les pesticides, les pêcheurs, les touristes.
Les experts expliquent. Chaque expert a une bonne défense. Chaque expert
expertise : chaque expert déclare que c’est scientifiquement prouvé.

Donc :
Comment faire des arbitrages dans ces conditions ? Comment fixer les limites ?
Comment fixer des règles ?

4. Variation vidéo
par Olivier Crouzel

Vidéo noir et blanc ralentie – Voix off « Dichotomie VS nuances » – Boucle
Escalator d’un centre commercial en France – Vue de l’installation vidéo au carré des colonnes à saint Médard en Jalles – Festival FACTS

Dissonance-1