Dissonances / Paul is almost 18 years old par Anne Gassiat

1. Fondement scientifique
par Anne Gassiat (Chercheuse à l’IRSTEA)

Dans un contexte de changement climatique, les terres à proximité des littoraux et des fleuves pourront être plus souvent et plus violemment touchées soit par des crues (inondation ponctuelle) soit par l’élévation du niveau de la mer (inondation graduelle). Pour limiter l’impact de ces inondations, il s’agit de les prévenir ou de s’y adapter. Nos recherches sur la politique de prévention des risques sur la Garonne et la Gironde montrent qu’un équilibre entre prévention et adaptation serait une solution à envisager pour modifier la gestion actuelle des risques. Il s’agit de penser les fleuves et les estuaires différemment : la protection à tout prix pourrait évoluer en donnant aux configurations fluviales et estuariennes la possibilité de déborder et de s’étaler sur des espaces réservés. Les trajectoires sur les vulnérabilités sociales permettent de comprendre ce qu’ont vécu, vivent et vivront les riverains des littoraux et des fleuves et de mettre en lumière les différents clivages existants entre génération, entre local et global et entre monde urbain et monde rural.

2. Variation théatrale : Paul is almost 18 years old
par Anne Gassiat (Chercheuse à l’IRSTEA) et Andréa Brunello (Metteur en scène)

Paul is almost 18 years old. This year, he is going to start university in Paris. Paris has always been attractive to him. Before he leaves, he decides to go and visit his grand-father Louis, who has lived in the family home by the river for his whole life. He has seen the river burst it banks on several occasions and the house is often partially under water, even though there are a number of dykes around it to provide protection. Paul doesn’t understand why his grand-father still lives there, because he thinks that the risk is too great. They have a conversation about climate change and their relationship with nature. Their visions of the world are very different. Paul sees things from an urban perspective, while Louis sees things from a rural perspective.
Paul et Louis font face à la rivière, ils la regardent s’écouler depuis le carrelet du grand-père, le soleil se lève, la journée de pêche s’annonce bien … A contre jour, au loin se dessine l’ombre de la centrale nucléaire.
Paul : Papi Louis, tu sais pourquoi ils l’ont construite la centrale ?
Louis : Ben tu sais, à l’époque tout était focalisé sur le progrès technique, celle- là, personne ne nous a demandé notre avis !
Paul : T’étais où, toi, quand ils l’ont construite ?
Louis : Oh moi, ça faisait déjà dix ans que j’étais à terre …
Paul : A terre, mais nous sommes à terre !!!!
Louis : mais non, je veux dire que j’avais quitté l’île, tu sais bien là où je t’ai amené l’année dernière, ça faisait, pouf, au moins 40 ans que je n’y avais pas remis les pieds…
Paul : Ah mais oui, c’est vrai, c’est même la faute à Grand-Mère, j’avais oublié, elle n’était pas née sur l’île, elle !
Louis : t’as raison, Paul, c’était vraiment un monde à part, elle ne s’y est jamais faite, alors fin des années 50, je me suis décidé à quitter l’île et à revenir à terre. Paul : et la vie c’était comment sur l’île ?
Louis : tu sais, à l’époque, on vivait avec et contre la nature, elle était notre meilleure amie, comme notre meilleure ennemie. La rivière venait déposer des boues fertiles sur l’île, excellentes pour les cultures, mais parfois aussi détruisait les digues, nécessaires au maintien des terres hors d’eau. C’était dur, ça demandait un sacré boulot, il fallait entretenir les digues en permanence !
Paul : mais toi, enfant là-bas, ça a du être génial, non ?
Louis : Ah ça oui alors ! Notre terrain de jeu était immense, mais on ne faisait pas que jouer, il y avait une école sur l’île et un instituteur qui faisait la classe, d’ailleurs il n’y avait qu’une seule classe ! C’était le marin de l’île qui l’amenait tous les lundis et le ramenait les samedis, drôle de vie aussi pour lui… Ca j’en ai des souvenirs, c’est là que j’ai appris la nature : les vents, les nuages, la couleur de l’eau, les marées, le passage des oiseaux, … On n’avait pas besoin de regarder un calendrier pour savoir qu’on avait changé de saison, ni de regarder la télé pour savoir le temps qu’il allait faire…
Pau : oh Papi Louis, tu exagères, nous aussi aujourd’hui on se préoccupe de la nature, on utilise les transports en commun, on fait du covoiturage, on n’a plus forcément besoin du permis ou d’une voiture pour vivre ! On trie nos déchets, on fait attention à l’eau, on ne consomme pas à outrance … contrairement à ta génération ou celle de tes enfants donc mes parents ! C’est quand même vous qui êtes à l’origine de la société de consommation, des centrales nucléaires et du toujours plus, toujours plus vite, même pour la nourriture : fast food !!!!
Louis : Ah ça les mots anglais, t’es très fort (rire) ! C’est vrai, il y a eu tous ces excès, je dirai même que tout ça a contribué à éloigner les hommes de la nature. Toi, tu vois bien, tu n’as vécu qu’en ville et tu ne vivrais pas ailleurs. J’ai même lu dans le journal que mon « île » est en cours de « renaturation ». Pour moi ça n’est pas très compréhensible ni cohérent. D’un côté on laisse les digues s’effondrer pour soit disant laisser la nature reprendre ses droits. D’un autre côté, il s’agit de la gérer, la compter, l’enregistrer, on a encore trop peur du sauvage pour laisser faire complètement. C’est vraiment le monde de la ville qui débarque à la campagne.
Paul : Bon d’accord, c’est vrai que je suis urbain, mais tu sais avec mes copains, on est capable de sortir de la ville, de se rapprocher de la nature, même si elle est parfois sanctuarisée, on a bien conscience qu’elle fait partie de notre patrimoine, même si on ne la fréquente pas au quotidien !
Louis : c’est ça le problème c’est que ta génération, mais aussi celle de tes parents, a perdu le sens de la nature sauvage, aujourd’hui ce qui n’est pas
« urbanisé » est mis sous cloche, avec des appellations diverses : réserves, parcs, espaces sensibles, …. C’est de la nature apprivoisée, avec interdiction de sortir des chemins…
Paul : Enfin toi aussi quand tu étais sur ton île, les chemins étaient tracés, ta relation avec la nature était privilégiée mais aussi très limitée, enfin je veux dire confinée ! Que faisais-tu du reste du monde ? Nous aujourd’hui, c’est l’avenir de la planète qui nous préoccupe. Ca te dit quelque chose, toi, le changement climatique.
Louis : Tu sais, Paul, à mon âge, j’en ai vu des changements, alors qu’ils soient climatiques ou d’autres choses… (il hausse les épaules dans une attitude fataliste) Que peux-tu y faire ? Ce sont les grands qui font tourner le monde, je dirais même qu’ils font la pluie et le beau temps, alors si le climat change, tu penses vraiment que cela va changer quelque chose pour moi !
Paul : Mais si Papi Louis, tu ne te rends pas compte, le niveau des mers va augmenter et là rien à voir avec les marées et les tempêtes, ça va se faire tout doucement, la mer va regagner les terres mises hors d’eau par l’homme. Les îles vont certainement disparaître, mais plus grave, beaucoup de maisons sur les rives seront sûrement sous l’eau !
Louis : Mais non, mais non, ma maison, c’était la maison de ta grand-mère, et même si elle a souvent eu les pieds dans l’eau, les vieux savaient où il fallait construire à l’époque. Elle est protégée par des digues et ça fait bien longtemps que je ne l’ai pas vu inondée. Alors comment veux-tu que je crois à tes sornettes ? Quant à mon île, plus personne n’y habite aujourd’hui, à part quelques visiteurs et les gardes. Si elle disparaît, ça ne fera mal qu’aux anciens habitants qui verront partir leurs racines, mais à part eux, je ne vois pas trop … Paul : Et voilà, tu ramènes tout à toi et à ton environnement, c’est fatiguant de discuter avec toi des fois (sourire). Et si les digues venaient à lâcher comme sur ton île, et qu’on décidait de ne plus les reconstruire, qu’est-ce que tu feras ? Louis : et ben je m’adapterai, comme je l’ai toujours fait. Je serai plus embêté pour mes voisins qui ont des vaches et des installations qui vont avec. Ce sont de gros investissements et là s’adapter devient plus compliqué. Mais, moi, j’ai appris à être humble face aux éléments naturels, ce sont eux qui sont toujours les plus forts. Les dernières tempêtes nous ont montré la violence de la nature, mais si les hommes avaient la mémoire moins courte, ils sauraient composer avec !
Paul : Ah là pour une fois, je suis d’accord avec toi…
Louis : Ah mais toi, tu es un enfant « gâté », tu vis en ville et tu sais bien qu’on protégera toujours les villes, c’est là où vivent la plupart de gens, j’ai lu dans le journal qu’elles étaient plus « vulnérables » que les autres endroits moins peuplés. Tu vois, le monde urbain gagne du terrain, y compris pour les
changements climatiques. Je sens bien que les idées qui priment viennent toujours de la ville ! Et là ne me dis pas le contraire…
Paul : Mais après tout, qu’importe, c’est l’urgence climatique, qui prime, qu’elle se manifeste dans les hautes sphères ou devant notre porte. La planète se réchauffe, c’est l’occasion de se poser de nouvelles questions sur nos comportements, de changer nos moyens de déplacements, nos façons de consommer. A terme, j’aimerai comme toi me rapprocher du local, mais à l’âge que j’ai, j’avoue que j’ai besoin de voir le monde, pour mieux comprendre mon local à moi. Je n’ai pas envie de faire comme toi, je te trouve bien fataliste … une question d’âge ! Tu vois, j’ai l’impression que les différences entre nous sont aussi importantes, qu’entre la centrale nucléaire au loin et le carrelet sous nos pieds !!!!
Louis : Tu verras, Paul, avec l’expérience, tu verras que ce qui importe, ce n’est pas ce qui se passe au bout du monde, mais bien ce que tu vis au quotidien dans ton environnement. Je suis content de discuter avec toi, même si nos points de vue divergent…
Paul : Bon allez Papi Louis, assez discuté, on installe de filet ? On est quand même venu là pour pêcher ! Pour ça au moins, on est d’accord (ils rient tous les deux) !

3. Variation poétique : Revenir à terre
par Sophie Poirier (Auteure)
librement adaptée du texte Paul is almost 18 years old écrit par Anne Gassiat

L’avenir de la planète nous préoccupe.
– C’est le moment de se poser de nouvelles questions sur nos comportements, de changer nos moyens de déplacements, nos façons de consommer.
– Je m’adapterai, comme je l’ai toujours fait. S’adapter deviendra de plus en plus compliqué.
Qui est à l’origine de la société de consommation, des centrales nucléaires et du toujours plus, toujours plus vite ?
– Personne ne nous a demandé notre avis. On vivait avec et contre la nature.
Comment allons-nous gérer les risques ? – Peut-être envisager un équilibre…
– Tu penses vraiment que cela va changer quelque chose pour moi ?
Tu ramènes tout à toi.

4. Variation vidéo
par Olivier Crouzel

Vidéo noir et blanc ralentie – Voix off « Revenir à terre » – Boucle
Rue commerçante en Écosse – Vue de l’installation vidéo au carré des colonnes à saint Médard en Jalles – Festival FACTS

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