Dissonances / Should I stay or should I go ? par Jeanne Dachary-Bernard

1. Fondements scientifiques
par Jeanne Dachary-Bernard (Chercheuse à l’IRSTEA)

Pour un économiste, la localisation des gens pour leur lieu d’habitation s’explique par de nombreux facteurs (sous contrainte de leur revenu) : proximité au lieu d’emploi, accessibilité aux services, ressources naturelles et cadre de vie, voisinage etc…
Dans le cas de parties de territoires devenues fortement menacées par les risques naturels, les enjeux en termes d’aménagement du territoire sont exacerbés et se posent de manière nouvelle.
Quelle place le risque prend-il alors dans les choix de localisation résidentielle ?
Et dans le cas de stratégies de relocalisation (encore uniquement à l’état de réflexion en France), en quelle mesure les choix de « relocalisation » résidentielle sont-ils « libres » ?

2. Variation théatrale : Should I stay or should I go ?
par Jeanne Dachary-Bernard (Chercheuse à l’IRSTEA) et Andréa Brunello (Metteur en scène)

Permettez-moi de vous raconter l’histoire de Rose, une vieille dame qui vivait avec la mer. Je m’appelle Juliette, et j’ai connu Rose quand je n’étais encore qu’une petite fille, alors que je passais mes vacances dans la maison voisine de la sienne. Rose avait de la chance, elle, car elle vivait toute l’année au bord de la plage, alors que je ne venais avec ma famille qu’une à deux fois par an. Elle aimait partager son paradis comme elle disait, et on se réjouissait des heures passées avec elle au cours desquelles elle nous racontait son enfance là. Pourquoi vous raconter cette histoire aujourd’hui ? Parce que tous ces souvenirs me sont revenus en mémoire, alors que je me rendais, il y a deux jours, à l’enterrement de Rose… J’y ai revu Oscar, son ami de toujours, qui m’a alors raconté le dernière partie de vie de Rose que je ne connaissais pas, car cela fait maintenant plusieurs années que je n’étais pas repartie là-bas. Et ce que j’ai appris mérite d’être partagé…
Rose vivait dans une petite ville de bord de mer, sur la côte atlantique. Elle vivait dans une jolie villa qui était dans sa famille depuis des générations. Elle y avait grandi, y avait élevé ses enfants, et y accueillait ses enfants et petits-enfants lorsqu’ils venaient passer quelques jours de vacances. Pendant cette période estivale, la maison se remplissait de sable, de bruits…mais elle adorait ça. Car le reste de l’année, tout était beaucoup plus tranquille et parfois même trop tranquille : elle profitait de son jardin, de ballades en bord de mer et de réunions entre amis au cours desquelles ils évoquaient les bouleversements que
connaissait leur petite ville depuis quelques années maintenant : de nouvelles constructions toujours plus nombreuses, des aménagements de zones de loisirs, la disparition de certaines espèces… Et puis, l’ambiance n’était plus la même non plus. Le développement de la station avait créé un vrai clivage entre ceux du « bord » et ceux de l’arrière-pays. La commune avait, avant, une identité partagée autour de ses ressources à la fois maritimes et forestières, mais les conflits s’exacerbaient et deux communautés voyaient peu à peu le jour, avec des intérêts teintés de bleu ou de vert selon la partie de la commune où ils habitaient.
Et puis il y avait la mer… elle changeait aussi. Nous, les « nouveaux », on ne s’en rendait pas compte mais les anciens comme Rose le voyaient bien : il y avait moins de plage à marée haute, les courants ne se formaient plus comme avant et les ostréiculteurs se plaignaient de la qualité de l’eau qui gênait la croissance de leurs huitres…
Ce sont mes souvenirs de Rose, petit bout de femme toujours prête à aider, heureuse de nous voir les étés et de nous faire partager son paradis. Mais mes souvenirs s’arrêtent là. Mes parents durent vendre la maison et on arrêta d’aller là-bas. Et c’est à partir de là que mon histoire devient celle d’Oscar, celle qu’il m’a racontée il y a quelques jours me laissant…je ne sais pas… à la fois perplexe, triste et un peu perdue…
« – si tu savais, Juliette, c’est à partir de ce moment que tout a changé » m’a-t-il dit.
« – Mais de quoi parlez-vous, Oscar ? Qu’est-ce qui a changé ?
– c’est le plan d’aménagement qui a mis Rose dehors, qui l’a fait partir de chez elle
– partir ? Rose ? mais pourquoi ? et où ? »
Et il m’expliqua.
La maison de Rose, comme de nombreux autres logements voisins, était de plus en plus menacés par les risques côtiers. Il fallait qu’elle pense à quitter sa villa, mais rien n’y faisait. Elle continuait à entretenir son jardin comme si de rien n’était, à braver les tempêtes hivernales et à refuser d’abandonner sa maison. Oscar et sa famille essayaient tous de lui faire entendre raison, mais son entêtement était plus fort, elle ne mesurait pas le danger.
Les gens de la communauté « verte », dont Oscar était, semblaient même plus sensibilisés à cette menace que les premiers concernés. « Comme si la distance à la mer nous donnait le recul nécessaire » me disait Oscar. « Et puis surtout, on comprenait bien ce que le plan d’aménagement nous préparait » ajoutait-il. Effectivement, la commune réalisait qu’il fallait déplacer de nombreux commerces et personnes du bord de mer, et réfléchissait à « où » les installer… la zone bleue se réduisant, il fallait que la zone verte se densifie…
Bref…
Il y eut cette terrible nuit, une grosse tempête, plus grosse que celles qu’ils avaient pu connaître jusque-là dans la commune. « Même chez moi, au milieu
de la forêt, ça soufflait à un point, Juliette, tu ne peux pas t’imaginer… j’étais très inquiet pour Rose, mais je n’avais aucun moyen de la joindre, le téléphone était coupé et impossible de prendre la route… ». Mais Oscar n’était pas le seul à avoir peur. Rose eu peur, très peur, dans sa maison. Elle prit vraiment conscience du risque sans doute… Au petit matin, une fois la tempête calmée, Oscar est arrivé chez elle. Le spectacle n’était pas beau à voir : une partie du jardin était détruit, sous l’effet combiné du vent et de l’eau ; portail arraché, arbre tombé, mobilier de jardin envolé, mais la maison était bien là, entière … Oscar s’empressa de rentrer, et trouva Rose assise, dans son salon, fatiguée, triste mais calme et résignée. Deux valises à ses pieds, il fallait qu’elle parte, ce n’était plus possible de rester. La nature en avait décidé autrement et elle l’admettait.
Rose et ses voisins ont donc été « relocalisés », c’est-à-dire installés ailleurs. Le plan d’aménagement de la commune avait permis de réserver des espaces de « repli ». En attendant de pouvoir emménager dans sa nouvelle maison, Rose s’installa quelques temps chez Oscar. Quitter sa maison fut déjà difficile, mais l’appréhension de Rose tenait aussi au fait de quitter la zone bleue pour aller vivre en retrait, dans la zone verte : Allait-elle perdre son identité pour autant ?
Voilà, mon histoire est terminée. Vous comprenez maintenant pourquoi j’ai tant souhaité vous la raconter ? Parce que, après tout, c’est une histoire qui finit bien comme diraient certains. Mais il aurait pu en être autrement, on le sait tous. Et puis finalement, devant le danger, les conflits se sont dissipés ; la commune a retrouvé une identité, et c’est ça qui a aidé Rose à s’adapter.

3. Variation poétique : Littoral
par Sophie Poirier (Auteure)
librement adaptée de Should I stay or should I go ? écrit par Jeanne Dachary-Bernard

Un paradis.
Une petite ville de bord de mer.
Cette nuit-là, une tempête. Plus forte.
Considérons les bouleversements climatiques : Les risques naturels augmentent.
Le littoral est menacé.
Les enjeux évoluent.
Considérons les bouleversements politiques : Où habiter ?
Quelle place prend le risque dans ce choix ? Refuser d’abandonner sa maison.
Quelle liberté avons-nous de le faire ? Considérons les bouleversements.

4. Variation vidéo
par Olivier Crouzel

Vidéo noir et blanc ralentie – Voix off « Littoral » – Boucle
Une petite ville sur la côte Atlantique en France – Vue de l’installation vidéo au carré des colonnes à saint Médard en Jalles – Festival FACTS

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