{"id":9010,"date":"2016-03-11T13:04:02","date_gmt":"2016-03-11T12:04:02","guid":{"rendered":"http:\/\/www.oliviercrouzel.fr\/?p=9010"},"modified":"2022-03-17T10:05:59","modified_gmt":"2022-03-17T09:05:59","slug":"demarche-sophie-lapalu","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/www.oliviercrouzel.fr\/en\/demarche-sophie-lapalu\/","title":{"rendered":"D\u00e9marche par Sophie Lapadu"},"content":{"rendered":"<p><em>Par Sophie Lapalu<\/em><br \/>\n<em>Pour\u00a0Documents d&#8217;artistes Aquitaine<\/em><br \/>\n<em>Septembre 2015<\/em><\/p>\n<p>On per\u00e7oit dans les premi\u00e8res \u0153uvres d\u2019Olivier Crouzel l\u2019ombre de celles \u00e0 venir. C\u2019est ainsi qu\u2019en 2002, alors qu\u2019il m\u00e8ne une carri\u00e8re de graphiste, il commence \u00e0 r\u00e9aliser des pi\u00e8ces, \u00e0 la d\u00e9rob\u00e9e. Il moule des prises \u00e9lectriques ou de t\u00e9l\u00e9vision dans du pl\u00e2tre, puis dispose ces petites sculptures discr\u00e8tes et fragiles dans des espaces naturels totalement inattendus\u00a0; au pied d\u2019un rocher sur une plage, \u00e0 la racine d\u2019un arbre dans la garrigue. Elles dispara\u00eetront inexorablement \u00e0 la premi\u00e8re pluie (Confort moderne 2002). Autre \u0153uvre fondatrice, cette s\u00e9rie de photographies d\u2019images projet\u00e9es dans une grotte du P\u00e9rigord \u2013 son pays natal. La lumi\u00e8re blanche d\u2019un mois de juillet sur une plage du sud perce l\u2019obscurit\u00e9 de la cavit\u00e9, alors que l\u2019image \u00e9tale ses pixels sur les parois irr\u00e9guli\u00e8res. Les corps des touristes trouvent une texture et un relief dont ils avaient \u00e9t\u00e9 d\u00e9poss\u00e9d\u00e9s (Vacances rupestres 2009). Connaissait-il le travail d\u2019Alain Fleischer\u00a0qui, proc\u00e9dant \u00e0 l\u2019inverse, superposait l\u2019image de fissures murales sur la chair d\u2019un mod\u00e8le ? Toujours est-il que l\u2019on per\u00e7oit d\u00e9j\u00e0 dans ces \u0153uvres les fondements de ce que Crouzel d\u00e9veloppe par suite\u00a0: l\u2019importance de la l\u00e9g\u00e8ret\u00e9 d\u2019intervention ou le go\u00fbt pour la cr\u00e9ation de situations \u00e9ph\u00e9m\u00e8res ou inaccessibles. On y devine \u00e9galement les pr\u00e9mices d\u2019une dissection minutieuse de notre soci\u00e9t\u00e9 et de ses incons\u00e9quences.<\/p>\n<p>L\u2019artiste agit toujours avec la plus grande libert\u00e9. Il a mis au point un petit attirail de diffusion visuelle et sonore qui tient sur un v\u00e9lo, lui permettant ainsi de projeter des devantures de grands magasins sur des lieux \u00e0 l\u2019abandon (Campagne urbaine 2010), des portraits de villageois sur la place de (Place de village, 2014), un monstre poilu sur des fa\u00e7ades bordelaises (Chewbaca, 2015). Il investit ainsi des espaces qui ne sont pas d\u00e9di\u00e9s \u00e0 l\u2019art, et sont m\u00eame souvent d\u00e9sinvestis par les \u00eatres humains, \u00ab\u00a0abandonn\u00e9s, en tension\u00a0\u00bb, comme il le dit lui-m\u00eame. Ces choix sont le reflet d\u2019une interrogation constante quant \u00e0 l\u2019intervention de l\u2019homme sur le paysage \u2013 urbain comme naturel. Il s\u2019est par exemple longuement int\u00e9ress\u00e9 au Signal (Le Signal, \u00c9rosion humaine, 2014), cet immeuble construit dans les ann\u00e9es 1967 \u00e0 Soulac, station baln\u00e9aire du Nord M\u00e9doc. Install\u00e9e face \u00e0 la mer, cette \u00ab\u00a0verrue\u00a0\u00bb \u2013 ainsi que l\u2019appelle les locaux \u2013 est aujourd\u2019hui abandonn\u00e9e de ses habitants estivaux. En effet, l\u2019immeuble est tragiquement destin\u00e9 \u00e0 s\u2019enfoncer dans les eaux. L\u2019\u00e9rosion, irr\u00e9m\u00e9diable cons\u00e9quence du bouleversement climatique, fait son travail de destruction, petit \u00e0 petit. Crouzel, lui, accomplit celui d\u2019un arch\u00e9ologue du pr\u00e9sent : il r\u00e9colte des objets abandonn\u00e9s, prend des photographies. Le pass\u00e9 se heurte au futur imminent. Le travail qu\u2019il y r\u00e9alise est prot\u00e9iforme\u00a0: performance sans spectateur \u2013 il passe le balais dans les communs \u2013, installation \u2013 il reproduit \u00e0 l\u2019identique une pi\u00e8ce avec vue sur mer \u2013, vid\u00e9o \u2013 il fait dispara\u00eetre l\u2019immeuble en construisant un ch\u00e2teau de sable. L\u2019ensemble est, \u00e0 l\u2019image du lieu investi, en mouvement. Enfin, il cr\u00e9e plusieurs projections sur la fa\u00e7ade de l\u2019immeuble. L\u2019une d\u2019entre elle avait \u00e9t\u00e9 annonc\u00e9e mais se d\u00e9roula lors des grandes mar\u00e9es du mois de d\u00e9cembre, au moment o\u00f9 la mer \u00e9tait la plus haute et la tension \u00e0 son comble, soit \u00e0 5h30 du matin\u2026 Aussi les \u0153uvres de Crouzel demandent-elles souvent de la part du spectateur un r\u00e9el effort pour y acc\u00e9der \u2013 quand elles ne se passent pas totalement de public.<\/p>\n<p>Il na\u00eet de cet aspect un refus de hi\u00e9rarchie entre le travail in situ et sa documentation. En effet, l\u2019in situ ne peut souvent pas \u00eatre per\u00e7u sans sa documentation\u00a0; mais celle-ci n\u2019existe pas sans le travail original. Cette dialectique se retrouve sans cesse dans les travaux de Crouzel. Les lieux et les mediums s\u2019\u00e9changent, les strates se superposent : s\u2019il diffuse des images sur des espaces r\u00e9els, il peut \u00e0 l\u2019inverse projeter ses captures de paysage sur des installations fictives, ou filmer le tout et le projeter \u00e0 nouveau. Rien ne semble jamais fig\u00e9.<\/p>\n<p>Derni\u00e8rement, ses \u0153uvres prennent un tournant plus directement social. Invit\u00e9 par l\u2019Alliance fran\u00e7aise et le mus\u00e9e Biomuseo \u00e0 Panama, il souhaitait diffuser des vid\u00e9os de p\u00eacheurs d\u2019Arcachon et cr\u00e9er ainsi un \u00e9change d\u2019usages avec les marins panam\u00e9ens. Mais, une fois sur place, il fait face \u00e0 une injustice crasse. La population locale est chass\u00e9e par les promoteurs immobiliers \u00e0 coup de grands buildings aux pieds sales. Crouzel change ses plans et dessine un portrait des habitants des quartiers populaires\u00a0; il les \u00e9coute d\u00e9crire leurs conditions de vie, les filme au travail, les enregistre parler de l\u2019\u00e9cart entre ces immeubles de verre et le terrain de sport qu\u2019on leur a \u00ab\u00a0g\u00e9n\u00e9reusement\u00a0\u00bb construit, quand eux r\u00e9clament une simple maison commune pour accueillir les enfants apr\u00e8s l\u2019\u00e9cole. L\u2019artiste organise ensuite une projection sur ce terrain de basket, place publique par d\u00e9faut. Les habitants sont venus en nombre \u00e9couter leur voix et celles de leurs coll\u00e8gues,\u00a0alors que les enfants s\u2019approprient l\u2019image et dansent devant\u00a0elle. C\u2019est finalement un espace social de discussion et de rencontre que Crouzel a cr\u00e9\u00e9. Dans un second temps, les diff\u00e9rentes vid\u00e9os \u2013 entretiens, projections publiques \u2013 sont m\u00eal\u00e9es et diffus\u00e9es dans le Biomuseo, o\u00f9 l\u2019homme laiss\u00e9 pour compte prend la parole parmi les animaux en voie d\u2019extinction (D\u00e9tection, 2015).<\/p>\n<p>C\u2019est finalement tout un jeu d\u2019\u00e9chelles \u2013 sociales et dimensionnelles \u2013 qui s\u2019op\u00e8re dans le travail de Crouzel. L\u2019individu oubli\u00e9 est projet\u00e9 sur la place du village, la parole \u00e9touff\u00e9e trouve voix au chapitre, la mauvaise herbe s\u2019accroche \u00e0 la fa\u00e7ade, l\u2019espace abandonn\u00e9 est illumin\u00e9. Le micro devient macro et l\u2019invisible, spectaculaire. Peut-\u00eatre que son \u0153uvre n\u2019est finalement qu\u2019une lutte contre la disparition \u2013 des lieux comme des images, des hommes comme de leurs usages, des traces qu\u2019ils laissent comme des souvenirs qui s\u2019effacent.<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Par Sophie Lapalu Pour\u00a0Documents d&#8217;artistes Aquitaine Septembre 2015 On per\u00e7oit&hellip;<\/p>\n","protected":false},"author":2,"featured_media":3234,"comment_status":"closed","ping_status":"open","sticky":false,"template":"","format":"standard","meta":{"_jetpack_memberships_contains_paid_content":false,"footnotes":""},"categories":[201],"tags":[],"class_list":["post-9010","post","type-post","status-publish","format-standard","has-post-thumbnail","hentry","category-publication","post-grid"],"jetpack_featured_media_url":"https:\/\/www.oliviercrouzel.fr\/wp-content\/uploads\/2014\/02\/TRAJET-atelier-41.jpg","wps_subtitle":"Septembre 2015 - Documents d'artistes Aquitaine","jetpack_sharing_enabled":true,"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/www.oliviercrouzel.fr\/en\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/9010","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"https:\/\/www.oliviercrouzel.fr\/en\/wp-json\/wp\/v2\/posts"}],"about":[{"href":"https:\/\/www.oliviercrouzel.fr\/en\/wp-json\/wp\/v2\/types\/post"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/www.oliviercrouzel.fr\/en\/wp-json\/wp\/v2\/users\/2"}],"replies":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/www.oliviercrouzel.fr\/en\/wp-json\/wp\/v2\/comments?post=9010"}],"version-history":[{"count":8,"href":"https:\/\/www.oliviercrouzel.fr\/en\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/9010\/revisions"}],"predecessor-version":[{"id":17674,"href":"https:\/\/www.oliviercrouzel.fr\/en\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/9010\/revisions\/17674"}],"wp:featuredmedia":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/www.oliviercrouzel.fr\/en\/wp-json\/wp\/v2\/media\/3234"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/www.oliviercrouzel.fr\/en\/wp-json\/wp\/v2\/media?parent=9010"}],"wp:term":[{"taxonomy":"category","embeddable":true,"href":"https:\/\/www.oliviercrouzel.fr\/en\/wp-json\/wp\/v2\/categories?post=9010"},{"taxonomy":"post_tag","embeddable":true,"href":"https:\/\/www.oliviercrouzel.fr\/en\/wp-json\/wp\/v2\/tags?post=9010"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}