Le lieu devenu paysage

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Olivier Crouzel réalise des installations outdoor sur des espaces délaissés révélant une manière contemporaine de faire avec le genius loci. Il pratique la vidéoprojection, mettant en œuvre, à travers des dispositifs savamment élaborés, des manières de faire-paysage en tenant compte des caractéristiques architecturales, animales, végétales, environnementales, et des usages quotidiens ayant animé le lieu repéré et réinvesti. Se tenant à distance de la mode du mapping (projection d’images sur des façades entières de monuments qui attire un public nombreux), Olivier Crouzel précise que « la pratique de la projection est une manière d’entrer en contact physiquement avec l’environnement où je me trouve, car le froid, l’humidité ou la fatigue conditionnent la réalisation de mes images et ce qu’elles peuvent transmettre ». Et il ajoute : « La vidéoprojection permet paradoxalement de prendre conscience de la présence réelle de notre imaginaire, car elle induit une certaine manière de regarder le monde. Mon travail me sert à regarder, découvrir et comprendre le monde dans lequel on vit. Je l’utilise donc comme un moyen de répondre aux questions que je me pose ».

Explorateur des espaces ordinaires et des territoires du commun, il révèle par ses installations la mémoire des gestes, le murmure de voix oubliées, la trace des corps qui ont peuplé les endroits abandonnés où il a choisi un moment pour s’installer, et les réanimer en projetant ses images. En proposant ses installations, Crouzel métamorphose des sites dépeuplés qui redeviennent pour un moment des lieux habités, ouverts à la présence d’un passé réactivé à travers la réalisation d’un acte artistique instaurateur de paysages. Cependant, et c’est là toute l’originalité de sa démarche, certains sites investis une fois sont devenus à travers le temps ce qu’il nomme des « ateliers temporaires à durée indéterminée ». Citons : « La forêt du Mas nègre » et « Galinat » en Dordogne (France), depuis 2002 ; « Le Signal » à Soulac-sur-Mer (France), depuis 2014. « L’hôtel White beach » et en face « l’île de pierre ponce » dans le Dodécanèse, un archipel de la mer Egée, depuis 2017 ; « La pile de pont » de la déviation de Beynac, en Dordogne (France) depuis 2018 ; des quartiers de la ville de « Kep » et en face « l’île de Koh Tonsay » au Cambodge, depuis 2019, etc. L’artiste constitue ainsi au cours du temps et à travers l’espace, une collection, des collections de lieux qui font écho à sa propre histoire de vie comme par exemple, une collection liée au thème des « pêcheurs » qu’ils filment inlassablement. Citons ici : depuis 2015, le bassin d’Arcachon et le quartier de pêcheur de Boca la Caja au Panama ; en Grèce, Lesbos depuis 2016, Lispi depuis 2017, Kalimnos depuis 2021 ; Kep au Cambodge depuis 2018 ; Casablanca au Maroc, depuis 2019 ; Saint-Jean de Luz, depuis 2019 ; Havoysund en Norvège, depuis 2019 ; et bientôt la ville de Mahabalipuram en Inde du Sud (sur la côte de Coromandel). L’artiste, se jouant du spectacle des images, révèle ainsi toute la puissance de l’ordinaire, puisant à travers l’infime surface des traces du passé, l’énergie vivante, qui constitue la singularité d’un lieu investi délibérément pour pratiquer son art.

On peut avancer alors, que l’aura d’un paysage (au sens benjaminien du terme), se manifeste ici. Les installations d’Olivier Crouzel constituent des moments poétiques extra-ordinaires où, à travers le jeu de la fiction, surgit dans le précédent de la présence, la mémoire habitée des êtres humains et non-humains ayant pratiqué l’endroit choisi. A travers des installations in situ, il s’agit en fin de compte pour Crouzel de troubler l’identité des espaces et des territoires qu’ils repèrent lors d’« explorations » en France et à l’étranger. Ces espaces pratiqués devenus lieux, animés par le passé et devenus aujourd’hui pour la plupart des lieux en déshérence, il en fait des occasions d’art, des moments éphémères, des paysages signés par l’artiste.

Devenues archives, les installations réalisées in situ par l’artiste, enregistrées à travers des captations vidéo, sont présentées au public dans des lieux officiels dédiés à l’art. Un double mouvement de projection caractérise ainsi l’art d’Olivier Crouzel : en projetant indoor des vidéos dont le montage est constitué à partir des captations des installations in situ, comme il le dit lui-même « je déplace le lieu » « j’emmène le lieu dans un autre lieu ». Ainsi, en tant que spectateur immergé dans un bain d’images agencé par l’artiste lors de ses expositions, nous sommes en présence de ce double mouvement. En effet, nous avons à faire dans son processus de création à une première projection d’images outdoor réalisée sans public sur le site en friche, capturée en vidéo, et à une deuxième projection d’images indoor lors de la monstration publique des installations de l’artiste, dans le cadre d’expositions traditionnelles au sein de structures dédiés à l’art.

Christian Malaurie, écrivain, universitaire, spécialiste de l’image
Février 2022