Le Signal Human Erosion

Scroll this

Le Signal a été construit en 1967, à Soulac-sur-mer. Il est aujourd’hui menacé par l’érosion. Au 8 décembre 2014 l’immeuble est vidé de ses habitants et a été vandalisé. Personne ne sait qui va le détruire, l’homme ou la mer. Personne n’est responsable…

Ce travail a été réalisé en compagnie de Sophie Poirier, auteure.


Repérage / Au Signal nous disparaîtrons
Le Signal – Soulac-sur-mer
Décembre 2014

Lire Au Signal nous disparaîtrons sur le blog de Sophie Poirier.


Ici on a été heureux
Installation vidéo
Septembre 2014

Projection vidéo sur le Signal d’un phrase peinte sur le mur d’un appartement par une habitante du Signal.

Le signal-1659


Rideau
Vidéo, 60 s
Septembre 2014

Projection vidéo sur l’immeuble d’un rideau au vent à travers une fenêtre fracturée du Signal.


18 rideaux
Installation vidéo
Taille variable
Janvier 2014

Point de vue derrière 18 rideaux du Signal, par grande marée (coefficient 117-118).


Grande marée
Février 2015

“En 2015, nous sommes dans une année particulière car il y a une succession de marées aux coefficients proche de 120, le maximum. On appelle ces années «les marées du siècle». Mais c’est un terme abusif, car ces «marées du siècle» se produisent environ tous les 18 ans.” Patrick Santurette, chef de la division marine et océanographie à Météo France

Coefficients 117
Vidéo HD, 1’14
Grande marée de février et sifflement du vent à travers les fenêtres du Signal.

120 battements de cordes
Vidéo HD – 1’07
Projection vidéo sur le Signal et enregistrement audio sur la digue de la plage de l’Amélie.


46 fois l’été
Installation vidéo et sonore
Février 2015

Reproduction d’un appartement du Signal avec vue sur l’océan atlantique et diffusion audio de 46 fois l’été écrit et lu par Sophie Poirier.

46 fois l’été

Il y avait des gens qui vivaient ici. Ils entraient dans l’immeuble, il y avait un immeuble ici. Il y avait toujours du sable dans l’escalier. Des gens montaient à l’étage 1, à l’étage 2, 3. Il y avait un immeuble, des bâtiments, face à la mer. Des tas de gens entraient dans l’immeuble. Des gens qui vivaient ici, tout le temps ou des gens qui venaient en vacances, ça faisait du monde qui entrait et qui sortait. Chaque fois qu’ils montaient, ils laissaient derrière eux du sable, la dame de l’appartement 10 du bâtiment B s’énervait, elle balayait plusieurs fois par jour, tout ce sable la rendait folle ; son mari aimait regarder l’océan, elle préférait la vue côté forêt. Tout ce sable, tout ce sable, elle s’énervait, elle balayait. Mais il y avait toujours du sable dans les escaliers. On ne pouvait pas faire autrement. Quelquefois les gens qui vivaient ici, quelquefois ils ont nargué les autres. Avec leurs vues. Ils aimaient voir la mer. Et de chez eux, ils la voyaient. Ils ne pouvaient pas s’en passer. Ils ne pouvaient pas s’en passer, cette vue-là c’était un rêve, un privilège. C’était une certitude. C’était leurs vues. On dit « imprenables », des vues imprenables, comme les forteresses. Je suis entrée dans le premier appartement. Elle avait choisi du beige comme couleur sur les murs du salon. Assise sur la chaise, marron assortie à la couleur du mur du salon, elle regardait la télévision. Et la mer. Dans l’appartement jaune du deuxième étage, un homme lisait un livre, de temps en temps, il levait la tête des pages pour regarder la mer. Dans l’appartement blanc – au dernier étage -, les stores orange se soulevaient quand les fenêtres étaient ouvertes. Le vent s’engouffrait. Les vitres n’étaient pas brisées, pas encore. On n’imaginait pas que les vitres un jour seraient brisées. Des trous immenses au milieu des vitres. On n’imaginait pas une chose pareille : que les vitres brisées laisseraient s’envoler les stores orange, que les morceaux de verre accrocheraient les stores orange, déchirés, que les stores orange qu’on avait accrochés – tu te souviens – seraient un jour des lambeaux. Quelqu’un avait fait l’amour ici, les mains appuyées contre la vitre – tu te souviens. La vitre est brisée maintenant, des morceaux sont tombés. On a mis des barrières autour de l’immeuble, il est en cage. Il est dangereux. On ne pouvait pas imaginer que cet immeuble était dangereux. Appartement bleu. Enfant, il posait sa bouche sur la vitre. Il se prenait pour un poisson dans un aquarium. Avec sa langue, il dessinait sur la vitre, sa mère râlait, il laissait des traces. Enfant, il essayait de compter les vagues, le plus de vagues possible, il s’ennuyait le dimanche en hiver alors il comptait les vagues, jusqu’à combien il arriverait à compter, il restait là, immobile, il mangeait des gâteaux, il comptait dans sa tête, sa mère se demandait bien à quoi il pensait tout ce temps à regarder par la fenêtre. Son record : 1527 vagues. Il aurait bien aimé compter jusqu’à 2000 vagues mais quelqu’un était toujours à l’empêcher. La nuit, quand il était resté trop longtemps devant la fenêtre à compter, il les voyait rouler, arriver, se casser, repartir, rouler encore dans sa tête. Il tanguait, il aimait cette sensation. Son dictionnaire est tombé d’un carton pendant le déménagement. Ils ont fait ça tellement vite, quitter l’immeuble, tout vider, s’en aller, le préfet a décidé qu’il fallait s’en aller, maintenant, ça suffisait, trop de danger : tout le monde devait dégager. Son dictionnaire est resté par terre devant le bâtiment C. La pluie l’a comme collé au sol, les pages tournent toutes seules, vers le A ou vers le Z, suivant le sens du vent. Il s’ouvre sur une page qu’on a dû regarder plus longtemps, celle avec des poissons dessinés, différentes sortes de poissons. Il se souvenait qu’il y avait toujours des grains de sable dans les escaliers. L’immeuble va être détruit par les autorités… les collectivités… les responsabilités. Une pancarte a été accrochée sur les barrières qui encerclent l’immeuble prisonnier. Il est formellement interdit d’y entrer. J’ai désobéi… Appartement vert. Monsieur et Madame avaient assorti dans leur chambre à coucher les rideaux verts assortis au dessus de lit vert assorti aux lampes de chevet avec un abat-jour à franges, vert. La tapisserie dessinait des motifs répétitifs avec des fleurs entrelacées. On ne fait plus du tout ce genre de papier peint de nos jours. Quelqu’un espère une tempête. Qu’il y aurait cette tempête tellement forte, la tempête du siècle, et le vent soulèvera des vagues gigantesques, avaler la dune, creuser, creuser, des vagues furieuses qui se jetteront sur l’immeuble et l’immeuble s’écroulera. Il voudrait que la disparition de son immeuble commence comme ça : englouti. L’Atlantide. Pas détruit en morceaux avec des pelleteuses et des grues et des engins mécaniques. Mais avec une tempête, par K.O. de vagues et de vent. Et le sable rentrerait partout une dernière fois, sous les portes, par les vitres brisées, le sable tournoyant dans l’escalier, il y aurait du sable partout dans l’escalier. C’est un autre appartement blanc. Sur le mur de la chambre, une phrase est écrite, un tag : « Ici on a été heureux. »  On écrivait ces sortes d’épitaphe sur les tombes, rarement sur un mur d’appartement. Sur un autre mur, dans un autre appartement, était inscrit une autre phrase : c’était une définition du bonheur, une explication, comment faire, le bonheur, cette satisfaction, disait la phrase, se trouvait à l’intérieur de soi alors ça ne paraissait pas compliqué de devenir heureux, on avait ça en soi, il fallait juste le savoir et peut-être s’en occuper. De ça. De soi. Il y avait des gens qui vivaient ici. Et pour ces gens, le fait d’être heureux semblaient compter beaucoup. Être heureux de pas grand chose, des gens qui pensaient que pour être heureux, regarder la mer, c’est pas grand chose, regarder la mer tous les jours ça pourrait suffire. Regarder la mer tous les jours, ça pourrait suffire. Dans l’appartement orange, j’ai regardé la mer. Dans l’appartement bleu, je me suis assise, j’ai regardé la mer. Je suis entrée dans un salon, avec du bois sur les murs, j’ai regardé la mer. J’ai pensé « Si j’avais habité ici, j’aurais fait ça tout le temps, j’aurais regardé la mer tout le temps, je n’aurais rien fait d’autre. » Il y avait des gens qui vivaient ici. Et pour ces gens, le fait d’être heureux semblaient compter beaucoup. Être heureux de pas grand chose, des gens qui pensaient que pour être heureux, regarder la mer, c’est pas grand chose, regarder la mer tous les jours ça pourrait suffire. Un été suivi d’un été puis un autre été etc 46 fois l’été. Il y avait des gens qui vivaient ici. 46 fois l’été avec des gens qui vivaient ici Les derniers jours, tu l’avais constaté, tu l’avais murmuré : c’est la mer qui vous regardait. Elle léchait vos pieds, tu as dit. Il y avait toujours du sable dans les escaliers, on ne pouvait pas faire autrement. On ne pouvait pas faire autrement. Maintenant, tous les rideaux et tous les stores claquent à cause du vent qui s’engouffre. Presque toutes les fenêtres côté mer sont cassées, sont brisées, éventrées, le vent s’engouffre partout, le vent siffle. La dame m’a dit « Quand il y avait des tempêtes, on ne pouvait pas dormir à cause du vent, à cause du bruit, on ne pouvait pas dormir, il fallait se cacher la tête, il fallait s’enfermer dans les toilettes, le vent était trop fort, le bruit était trop fort, on ne pouvait pas dormir. » Au sujet de l’immeuble dangereux et prisonnier, j’ai trois obsessions. Qu’il y avait toujours du sable dans l’escalier, toujours. J’ai imaginé une dame qui balaye pour enlever ce sable, qu’elle n’y arrivera jamais. Le sable va tout recouvrir. Quand le vent se lève où je suis, je pense au Signal là-bas, qui craque, qui est seul, qui va mourir. Et avoir ce paysage sous les yeux, c’était quelque chose qui pouvait suffire pour être heureux.

Sophie Poirier


Entretiens
Installation vidéo
Balais, planning d’entretien du Signal, vidéoprojecteur.

Nettoyer les cages d’escaliers du Signal alors qu’il est abandonné.

Le signal-entretient-BD-3871


Bienveillance
Photographie
Février 2015

Vidéoprojection d’une petite annonce trouvée dans le hall du bâtiment sur le Signal.

Le signal-entretient-BD-7828


Marée du siècle
Installation vidéo

Intervention vidéo et audio sur le Signal à l’occasion de la « marée du siècle » de 5h15 du matin au lever du soleil devant l’immeuble côté océan, à Soulac-sur-Mer, samedi 21 mars. Ècouter le texte 46 fois l’été écrit et lu par Sophie Poirier.

Merci à Marie Leroy (Festival F & MER) qui nous a aidés et accompagnés lors de cette résidence “sauvage” à Soulac-sur-Mer ainsi qu’aux nombreuses personnes qui sont venus si tôt le matin.

Le Signal, dernier feux / Sud Ouest – 20 mars 2015 – par Martin Thévenot
A Soulac, Le Signal attend la marée du siècle tout en art / Rue 89 – 20 mars 2015 – par Walid Salem
Le jour où la résidence du Signal a été transformé en oeuvre d’art / Invisible Bordeaux – 26 mars 2015 – par Tim


Point de vue scientifique
Avec Pierre Philippe, directeur de recherche à l’IRSTEA

J’ai demandé à Pierre Philippe, chercheur travaillant sur l’érosion des sols appliquée aux ouvrages hydrauliques et directeur de recherche à l’IRSTEA d’Aix en Provence son point de vue scientifique sur le Signal. Le centre d’Aix est focalisé sur les risques naturels et la vulnérabilité des écosystèmes.

Voici sa réponse et quelques images inspirées de celle-ci :

Paradoxe 1

Le prix de l’immobilier flambe de façon vertigineuse au fur et à mesure que l’on se rapproche de la plage et que l’on accède ainsi à la fameuse vue sur mer. Jusqu’au point de non-retour où soudain tout bascule brutalement (parfois même au sens propre !) lorsque la trop grande proximité de l’eau devient synonyme de risque réel et de péril imminent … C’est un peu le mythe d’Icare revisité qu’a connu ici le Signal et qu’expérimentent également certaines  villas luxueuses et hors de prix de la côte californienne. Sur la côte atlantique, plusieurs vénérables palaces ou casinos du bord de mer sont eux aussi désormais sous la menace directe des flots et des tempêtes océaniques.

Le signal de biarritz-9709 Le Signal de Biarritz : Projection de la façade du casino de Biarritz lui aussi trop proche de l’océan mais toujours habité.

Paradoxe 2

Le Signal va disparaître à cause du manque de sable qui, sur la plage à ses pieds, s’érode inexorablement sous l’action de l’océan. Mais l’ironie veut que sa construction ait elle aussi contribué à la disparition du sable, celui-ci étant le constituant principal du béton (même si en France on utilise majoritairement du sable de carrière). Pour fixer les idées, il faut compter plusieurs milliers de tonnes de sable  pour construire un bâtiment comme le Signal.

Face aux besoins humains et à la croissance urbaine démesurée, illustrée notamment par le cas emblématique de Dubaï, le manque de sable se fait de plus en plus criant et sa rareté est un problème de société de plus en plus sensible, à l’instar des énergies fossiles ou de l’eau. Ces matières premières sont en effet « gratuites » et « appartiennent » de ce fait à celui qui les trouve et les exploite, entraînant ainsi des pratiques parfois scandaleuses pouvant aller jusqu’au pillage de certains rivages par de véritables mafias du sable (cf « le sable : enquête sur une disparition », documentaire de Denis Delestrac).

Le Signal / Digue : Construction d’une digue de sable devant le Signal, pour le protéger ou le faire disparaitre. Le camion a été trouvé dans la résidence.

En cas de destruction par la nature

Le-signal-dessinPlusieurs scénarios sont envisageables et il faudrait plus de données techniques pour pouvoir trancher. Ceux-ci sont représentés schématiquement ci-dessus.

– Le processus qui semble être le plus probable serait un glissement de terrain entraînant le basculement du bâtiment et, très vraisemblablement, sa dislocation en plusieurs parties lors de sa chute. Le basculement se ferait alors du côté des terres.

– Dans l’éventualité où le sol de fondations superficielles, situé directement au-dessous du bâtiment, serait suffisamment résistant, il est possible qu’un mécanisme d’érosion interne se produise à l’intérieur du sol et au-dessous de cette couche superficielle, creusant ainsi une cavité sous l’immeuble et côté océan. L’agrandissement progressif de cette cavité finira par déclencher un basculement du bâtiment et de ses fondations superficielles. Ce basculement se ferait cette fois vers la mer, comme un dernier plongeon dans l’océan…

Dans tous les cas, la « fin du Signal » est inéluctable. Et il finira réellement les « pieds dans l’eau », tel que ses concepteurs et bâtisseurs avaient dû vendre leur projet initial, mais bien évidemment à cette époque c’était au sens figuré…

En cas de destruction par l’homme

Le béton constituant le Signal sera peut-être recyclé. En France, le recyclage est actuellement pratiqué dans environ 25% des cas et un objectif de 70% a été fixé pour 2020 au niveau de l’Union Européenne. Le cas échéant, ce recyclage se limite en général au béton ne contenant pas d’armatures métalliques qui est alors broyé et souvent réutilisé sur place pour réaliser des remblais, pourquoi pas ici pour renforcer la route proche. Et pour répondre à Olivier Crouzel qui m’interrogeait sur l’éventualité que ce béton recyclé puisse, de façon paradoxale, servir à construire la digue de protection ayant fait ici défaut pour assurer la survie du Signal, il semble malheureusement que, dans la pratique, les ingénieurs du BTP soient encore loin de pouvoir mettre en œuvre ce type de valorisation concrète du matériau après recyclage.

Le signal-Blanc-9668 Le Signal les pieds dans l’eau : reflet du Signal dans une baïne. Lorsque la marée recouvre la baïne, l’eau s’échappe violemment vers l’aval selon un système de vidange.