L’hiver des refuges Les Refuges Périurbains

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Résidence de création en hiver
Intervention vidéo sur les 11 Refuges périurbains
Carte blanche de Bordeaux Métropole
2019-2021

Refuges périurbains : œuvres architecturales uniques, ouvertes gratuitement au public selon le principe du refuge de montagne, et installées dans 11 communes différentes le long d’un parcours de randonnées périurbaines.

La résidence de création autour des 11 refuges périurbains initialement prévue pour l’hiver 2019-2020 s’est prolongée jusqu’en 2021. C’est finalement une année entière d’images et d’observations qui sont captées.
La spécificité architecturale de chaque Refuge, le paysage, les rencontres fortuites, l’environnement, les saisons créent des points de vue, des directions. La météo est souvent un déclencheur, avec un goût pour la pluie, les orages, et le vent. Les prises de vue sont déclenchées par des rythmes : passages de circulation, lieux d’activités, environs immédiats habités ou occupés. Par l’utilisation de plans fixes, se découvre une multitude de mouvements – parfois microscopiques – et de scènes furtives.
Chacun des onze Refuges devient un observatoire singulier.
Je les filme comme des sculptures, s’inspirant de leur forme, de leur nom, de leur situation géographique. J’écoute les histoires des gens rencontrés, un pêcheur, un voyageur, un boxeur, des promeneurs et tous ces chiens…
Janvier 2021 : en raison des dernières décisions sanitaires, les événements publics sont annulés. Je fais mes projections vidéo sur les refuges, seul, dans la nuit.

Les Refuges périurbains sont nés d’une initiative de Bruit du frigo (direction générale et artistique) menée en collaboration avec Zébra3/Buy-Sellf (direction artistique et technique / production)
Ils sont gérés, entretenus et valorisés par Bordeaux Métropole, avec la participation des communes hôtes.


Conception du refuge : collectif Fichtre, 2015

La Nuit américaine
Tertre de Panoramis, Bassens

Périodes d’observation : janvier, avril, juin et décembre 2020
Projection d’une boucle vidéo de 14 minutes sur le Refuge

C’est le seul Refuge qui dispose d’un panorama en hauteur.
Le Pont d’Aquitaine ressemble à celui de San Francisco.
Je commence par un travail esthétique, la nuit américaine c’est le nom d’un procédé de cinéma. Je filme à travers la vitre bleue, j’interviens en actionnant la baie vitrée, je la ferme, je l’ouvre, je suis plutôt dans la performance. Tout l’après-midi à ouvrir et fermer. Au télé-objectif, je zoome, je cadre, en plan serré. J’observe les activités, le ballet des camions, les trains, la fumée qui se confond avec les nuages. Un monsieur promène son chien, Churchill. 
Je suis attiré par le pont, je le filme beaucoup.
Le paysage à travers la baie vitrée devient de la fiction. Je pars loin. Aux USA.
En y allant, je découvre un taureau avec des cornes immenses, un buffle peut-être, il est là au milieu des herbes, à côté du rond-point. Il y a aussi les restes d’un feu – peut-être des indiens ? -, la circulation des poids-lourds, ce panneau publicitaire lumineux qui clignote. On est dans un film.
Je reviens encore, pour filmer les orages et le vent à 60 km/h.


Conception du refuge : Candice Pétrillo, Zébra3/Buy-Sellf, 2013

La Vouivre
Parc de Cantefrêne, Ambès

Périodes d’observation : décembre 2019, juin, septembre et décembre 2020
Projection d’une boucle vidéo de 14 minutes sur le Refuge

Avant d’y arriver, il y a une forêt d’arbres morts au milieu des pylônes électriques. Je ne sais pas pourquoi ces arbres sont morts.
Je filme le refuge de très près, puis de très loin, derrière les feuilles, comme si c’était une chose vivante dont je me méfiais. La peinture écaillée fait penser à une peau d’animal. Je passe du temps avec les pêcheurs, ils rient beaucoup, ça n’éloigne pas les poissons de rire, ils attrapent des tanches. La première qu’ils sortent, je la filme en gros plan. Ses écailles, sa peau luisante, pour moi c’est comme si j’avais découvert la vouivre elle-même.
En face du Refuge, on trouve une Tonne, pour les chasseurs. Je regarde arriver les orages.
Je rencontre le « meilleur pêcheur du coin », il connaît bien le lieu, il a participé à creuser les étangs. Un autre me parle des arbres morts, il les appelle les grillades parce qu’ils ont brûlé à cause d’un barbecue. Le mystère est résolu. Une autre fois, je croiserai des jeunes hommes qui viennent ici depuis longtemps, eux ils les appellent les arbres en lambeaux. Ils passent le temps en fumant et en imaginant des animaux ou des visages dans les formes des nuages.
Un autre pêcheur vient avec tout un matériel de professionnel, mais il n’attrape que de minuscules poissons-chats. 
Dans l’ensemble des Refuges, j’ai beaucoup filmé la surface de l’eau, mais ici particulièrement, j’étais attiré par les scintillements. (comme des stroboscopes de discothèque)


Conception du refuge : Stéphane Thidet

La Belle Étoile
Domaine de la Burthe, Floirac
Périodes d’observation : janvier, février, mars, juillet, septembre, octobre et décembre 2020
Projection d’une boucle vidéo de 13 minutes sur le Refuge

D’abord, je n’ai pas trouvé l’Étoile. Elle avait brûlé. Elle a heureusement été restaurée et repositionnée, à proximité d’un parcours Santé.
Une nuit, je suis parti à sa recherche, en éclairant la forêt à la lampe électrique.
La journée, j’ai surpris des hommes qui montaient aux arbres, comme des singes. Un entraînement. Au même endroit, une autre fois, j’ai rencontré un boxeur, il faisait de la barre fixe. Il m’a expliqué l’importance d’avoir le corps droit et aligné, comme les arbres, qui poussent droit pour aller vers le ciel et les étoiles. À partir de là, j’ai filmé les arbres droits ou seuls, en allant du bas vers le haut, en me redressant moi aussi. Mon corps aligné comme l’arbre. 
Dans la nuit, on entend sonner le bip-bip de l’alarme à l’intérieur du Refuge. Peut-être un son extra-terrestre.
En repartant, j’ai observé longuement les chevaux.


Conception du refuge : Les Frères Chapuisat, 2019

La Station orbitale
Chemin de Cantelaude – Arboretum des bords de Jalle – Saint-Médard-en-Jalles
Périodes d’observation : janvier, février, octobre et décembre 2020
Projection d’une boucle vidéo de 10 minutes sur le Refuge

À cette période de l’hiver, il y a beaucoup de boue autour, et des empreintes de pas dedans, qui font penser à Amstrong. Je me suis installé là-haut sur la terrasse du Refuge, et là j’ai filmé les humains comme si j’étais un extra-terrestre sur un observatoire. Je scrute, parfois je cherche la netteté, je filme à travers les branches. Je comprends après, au montage, certaines histoires qui se sont déroulées. Par exemple, un chien aboie, on ne sait pas pourquoi, et ensuite on voit un cheval.
Je croise cet homme qui me raconte des tas d’histoires. Il a été au Kenya, et il se met à mimer devant moi la marche d’un éléphant, il lève ses pieds, il fait des pas lourds, qui laissent des traces. Les empreintes des éléphants du Kenya à la Station Orbitale…
À côté, la station de pompage des eaux se met en fonctionnement, et ce bruit ajoute une ambiance surnaturelle. Il y a une étrangeté très présente.


Conception du refuge : Yvan Detraz, Bruit du frigo, 2013

Le Tronc creux
Site du Bourgailh, Pessac
Périodes d’observation : décembre 2019, janvier, avril, mai, juin, septembre et décembre 2020
Projection d’une boucle vidéo de 11 minutes sur le Refuge

Il est construit juste à côté du belvédère duquel je filme d’abord les avions et la tour de contrôle de l’aéroport. Je peux voir au-dessus de la cime des arbres. C’est très beau. Je filme la nuit, il y a des lumières qui clignotent. Pendant un temps, je ne filme rien, je viens au coucher du soleil, j’enregistre les oiseaux, il n’y a ni humains, ni avions.
Je fais une promenade guidée par le naturaliste. Je me concentre sur les troncs cassés et décomposés. Il me montre son répertoire avec tous les noms d’oiseaux. Il m’apprend que les troncs creux, c’est le nom donné pour parler des trous creusés dans les arbres par certains oiseaux. Il m’explique les techniques de ces ronds parfaits, que certains oiseaux maçonnent pour adapter à leur taille et éviter que leur abri soit squatté. Je me suis mis à chercher tous les trous dans les arbres, j’ai filmé et j’ai ainsi débuté une collection de troncs creux que je poursuis. C’est quelque chose qu’on voit dans les illustrations des histoires pour enfants, ce rond dans l’arbre, j’avais oublié. Maintenant, je prends beaucoup de plaisir à les chercher dans la forêt.


Conception du refuge : Mrzyk & Moriceau, 2017

Neptunea
Lac de Bordeaux, Bruges
Périodes d’observation : décembre 2019, février, avril, septembre et décembre 2020
Projection d’une boucle vidéo de 8:30 minutes sur le Refuge

Il était inondé quand je suis venu la première fois, alors je suis resté à distance dans la pinède. De l’autre côté du lac, on voit les immeubles des nouveaux quartiers. Il y a beaucoup de chiens.
J’ai filmé le Refuge en forme de coquillage, les activités nautiques. Je préfère filmer les kayaks que les planches à voile. Je m’absorbe dans les algues, les mouvements très doux par le ressac, je prends un grand plaisir dans ces observations.
Pendant l’hiver, le Refuge est abandonné, il y a des traces partout, on dirait que d’autres coquillages se sont accrochés à lui.
Les dames du lac dont j’avais entendu parler mais que je n’avais jamais vues sont des cuisinières asiatiques, elles vendent la nourriture à l’arrière des voitures ou sur des petits stands. Là encore, c’est la possibilité d’un voyage.
J’assiste à une séance de dressage : les humains font semblant de se noyer et les chiens sauveteurs viennent les secourir et les tirer hors de l’eau.
J’entre à mon tour dans l’eau pour filmer les reflets du coquillage. 
Un an plus tard quand je reviens, il y a encore eu une inondation, mais la passerelle a été rallongée. Je filme le coquillage et l’eau sous la pluie, le vent, dans la tempête.
On dirait la mer déchaînée.


Conception du refuge : Yvan Detraz, Bruit du frigo, 2012

Le Hamac
Parc de Mandavit, Gradignan
Périodes d’observation : décembre 2019, juin et décembre 2020
Projection d’une boucle vidéo de 11 minutes sur le Refuge

C’est le premier Refuge où je suis allé. Il est posé au milieu d’une clairière. J’ai filmé les alentours, j’ai tourné derrière les arbres. J’ai regardé les branches, les hamacs y sont accrochés, j’ai commencé comme ça. 
J’ai découvert tous ces gens qui courent, les hommes-animaux, comme ce coureur qui a l’air d’un héron avec ses grands gestes bizarres.
Je reste concentré sur l’esthétique des éléments naturels, les feuilles surtout.
Je parle avec une dame. Elle m’explique qu’adolescente, elle venait ici après l’école, et sous ce gros arbre, elle jouait avec ses camarades à Action ou Vérité, on apprenait à s’embrasser, elle rit de me dire ça.
Et puis je rencontre Shiva. C’est un chien. Son maître part en vélo faire le tour du monde. Il traîne derrière lui une remorque qui sert de niche. Il est très chargé, et ultra-équipé. Je sens qu’il ne va pas y arriver, il ne pourra même pas monter la première côte, je ne crois pas à son histoire.
Je m’aventure dans le parc zoologique à proximité. Je prends des images des animaux dans les enclos, sous la pluie battante et la grêle. 
Une rigole s’est remplie d’eau. Je suis le cours d’eau qui grossit, les arbres se balancent, des petites cascades se forment.
Je croise un camping-car abandonné, je le filme aussi, il me plaît. Le cours d’eau arrive sur une belle cascade. Je la traverse pour retrouver les animaux et l’écluse. Je filme les perruches en cage. Je pense au grillage du Hamac. Les oiseaux me rappellent mon enfance en Inde et la perruche apprivoisée qui se perchait sur mon épaule.
Ici j’ai vraiment procédé par associations d’idées. Mon voyage à moi.


Conception du refuge : Candice Pétrillo, Zébra3/Buy-Sellf, 2012

Les Guetteurs
Parc des rives d’Arcins, Bègles
Périodes d’observation : janvier, février, avril, juin, septembre et décembre 2020
Projection d’une boucle vidéo de 12 minutes sur le Refuge

J’ai installé des pièges photographiques au niveau des yeux des Guetteurs. Sur les images captées, on voit surtout des roseaux fanés, qui s’agitent dans le vent, c’est très beau. Un jour, je reviens et tout est taillé, à la place une prairie vide. 
Il y a des bateaux qui passent, les pompiers qui s’entraînent, un carrelet à l’abandon. 
Je décide de ne pas filmer les gens, mais je continue à m’intéresser à leur chien, c’est une bonne façon d’entrer en contact. 
Finalement, c’est surtout la Garonne et la jalle boueuse qui vont m’attirer. 
À marée basse, l’aigrette se promène délicatement sur la boue, à côté d’un chariot de supermarché enfoncé dans la vase. Je suis le cours d’eau et je filme des empreintes, jusqu’à l’arrivée du héron.
 Un homme pédale sur un vélo fixé au sol, je le filme de dos, il est comme dans une salle de sport avec la Garonne qui défile. J’y retourne à marée haute, pour filmer les embacles, l’inversion du courant. Un arbre pousse dans la péniche échouée. 
Cet endroit me rappelle l’Équateur, et le fleuve Amazonie. Je me souviens d’un passage assez large avec un peu d’eau, au sujet duquel le guide m’avait prévenu : « Là, dans trois heures, on ne pourra plus passer ». J’étais revenu sur mes pas pour voir, c’était impressionnant, un torrent en furie. Je repense à ce moment. 
Ici, j’aime filmer le fleuve, et la dérive.


Conception du refuge : Studio Weave, 2017

Le Haut-perché
Chemin du Moulinat, Le Haillan
Périodes d’observation : janvier, février, juin, octobre, novembre et décembre 2020
Projection d’une boucle vidéo de 12 minutes sur le Refuge

D’abord, je traîne sans idées, je filme les arbres cassés, je croise des gens, un chasseur, un couple. Je filme le Refuge, à chaque fois, d’un peu loin. Je continue à filmer les arbres morts, surtout un, très gros, en train de se décomposer, je marche dessus. Je traverse la jalle, je piste les traces de sangliers.
 Je suis invité à une promenade avec l’association Cistude. Le naturaliste m’explique qu’une forêt primaire est en train de se créer, on le déduit grâce aux coléoptères comme le grand capricorne ou le lucane cerf-volant parce que c’est ceux qui détruisent et transforment le bois mort. Il me parle des baies dont se nourrissent les oiseaux. Je les filme, elles sont très belles. Une autre fois, sous l’orage, je découvre dans les feuillages les kakis orange. Il y a quelque chose d’enchanté dans cette apparition. 
J’ai beaucoup filmé le vent et la pluie dans ce lieu étrange.


Conception : Candice Pétrillo, Zébra3/Buy-Sellf

Le Nuage
Parc de l’Ermitage, Lormont
Périodes d’observation : janvier, février, avril, mai et décembre 2020
Projection d’une boucle vidéo de 16 minutes sur le Refuge

J’ai beaucoup expérimenté ici.
J’ai filmé les nuages par tous les temps, surtout avec le vent, les mouvements des nuages. J’ai installé le micro à l’intérieur, pour enregistrer l’orage depuis le Nuage. On entend la pluie, les grenouilles, le tonnerre.
Mon regard s’est porté sur les petites îles au milieu de l’eau. J’y vois un archipel. Un gardien du Parc m’explique la faune ici : des tortues qui ne devraient pas être là, sans doute amenées par les gens, elles envahissent. Et puis, à cause de tous les chiens, finalement il n’y a plus beaucoup d’animaux. J’avais remarqué en effet le nombre de chiens, j’en filme beaucoup, je discute avec les maîtres.
Je m’éloigne du Nuage, je vais vers les cabanons du campement à l’abandon. L’homme qui se fait cuire à manger m’a parlé d’un concert de grenouilles à 19h, un soir j’y assiste. 
Je rêve beaucoup au lac turquoise, les rochers, les canards sont comme des yachts qui vont et viennent dans l’archipel. Au montage, je découvre une tortue en train de grimper sur l’île, je l’ai filmée sans la voir.


Conception du refuge : Lou-Andréa Lassalle, 2016

Le Prisme
Lac de La Blanche, Ambarès-et-Lagrave
Périodes d’observation : décembre 2019, mai, juillet, septembre, novembre  et décembre 2020
Projection d’une boucle vidéo de 13 minutes sur le Refuge

Je l’ai vu d’abord dans la brume, au bord de l’étang. Je l’ai beaucoup aimé.
Il y a eu des inondations, et grâce à ça, j’ai découvert les plaques d’égout indiquées Pont à Mousson. Il s’agit du nom de la ville française où étaient fabriquées ces plaques, dans une fonderie qui était leader dans le monde entier. Ce jour-là, l’eau débordait bien du Pont à Mousson. Elle passait partout.
Je me suis attaché à l’atmosphère. 
Il y a un homme et son chien, un berger-loup, en mimétisme. Des courses de mobylette. Un petit garçon dans une Mercedes à pédales en plastique. On entend le son électrique des pylônes.
À travers les fenêtres tâchées du Prisme, je fais des images très picturales.
Je vois toutes ces petites vies, beaucoup d’hommes et de chiens. C’est vraiment un endroit de promenades, de pique-nique, de pêche. On peut vite s’inventer des histoires minuscules.
À l’automne, je filme le bruissement des feuilles. Aux différentes saisons, j’ai filmé ça, les micro-paysages dans l’eau, les reflets. Il me semble que c’est plus beau en hiver.
Dans ces endroits un peu à l’écart, il y a toujours des choses interdites qui sont faites quand même.